L'homophobie à l'école, parlons-en !

Toute différence suffit malheureusement à un enfant pour se faire harceler par ses camarades de classe. Jasmin Roy, auteur de "Sale Pédé", en a fait la douloureuse expérience il y a 33 ans. Victime d'homophobie à l'école, il se confie au JournaldesFemmes.

© Tatiana Gladskikh-123rf
Jasmin Roy © Julia Marois

En France, un élève sur dix est victime de harcèlement scolaire et 53 % des victimes d'intolérances liées à leur orientation sexuelle sont souvent âgées de moins de 18 ans. L'homophobie est en effet la cause principale du harcèlement chez les garçons. Jasmin Roy, aujourd'hui âgé de 51 ans, comédien, animateur, conférencier, et metteur en scène au Canada, en a fait les frais durant cinq interminables années lorsqu'il était écolier. Injures, humiliations, coups de poings et gifles s'ajoutaient au silence des enseignants. Et lorsque ses parents intervenaient auprès de la direction, on leur répondait : "les enfants sont cruels entre eux, voilà tout". Mais ils le sont "si on leur donne le droit et le pouvoir d'exercer leur méchanceté ou si on ne leur apprend pas à bien vivre en communauté", écrit-il dans son livre "Sale pédé", paru aux Editions de l'Homme, Pour la première fois, Jasmin Roy y témoigne des troubles de l'anxiété, de la dépression et de la faible estime de soi qu'il a dû surmonter à l'âge adulte. Il est également Président de la Fondation Jasmin Roy, qui aide à lutter contre l'intimidation en milieu scolaire, Rencontre. 

Qu'est-ce qui vous a le plus marqué durant votre enfance ?

Parmi les nombreuses humiliations et violences physiques, ce sont les agressions à caractère sexuel dans les vestiaires qui m'ont le plus frappées. Je me faisais traiter de "pédé" dans un milieu de garçons supposément hétérosexuels qui venaient se mettre en érection devant moi. Et même s'ils ne m'ont jamais touché ni violé, il s'agit tout de même pour moi d'une agression. Il y a aussi cette espèce de "camaraderie" présente dans les vestiaires pour hommes et que bien des femmes seraient surprises de voir.  

Quelles ont été les conséquences physiques et psychologiques ?

Le harcèlement scolaire peut entraîner la mort. Il engendre souvent des problèmes de santé mentale chronique qui perdurent à l'âge adulte (environ un enfant harcelé sur deux est concerné). A l'adolescence, je tremblais et je vomissais le soir. A la fin de la journée, le stress et la pression se relâchaient et le corps réagissait de telle manière. En plus des troubles gastriques, les victimes peuvent aussi souffrir d'insomnies. Souvent, les notes chutent. J'ai pour ma part été chanceux et bon élève. D'une manière générale, je crois qu'il faut surtout se méfier des enfants asymptomatiques. Leur mécanisme de défense est tel qu'ils ne ressentent rien, alors que ces derniers risquent de sombrer un peu plus tard dans des pathologies graves de dépression et autres problèmes d'anxiété. Cela a été mon cas à une période. Mon inconscient refoulait la réalité et tout est ressorti plus tard, à l'âge de 27 ans. Cela a pris 4 ans et demi de psychanalyse, à peu près autant que la durée de mon harcèlement. Aussi, chacun peut être attentif aux signes de harcèlement tels que l'anxiété, le manque d'appétit, l'échec scolaire ou encore la peur d'aller à l'école.

Avec du recul aujourd'hui, vos bourreaux ont-ils pris conscience de leurs actes ? 

Oui, sûrement. Dans le livre, j'ai écrit "je n'excuse pas vos actes et vos agissements, mais j'ai pardonné votre ignorance. Peut-être que si vous aviez su à quel point vous me détruisiez, vous auriez agi différemment". Je préfère qu'ils fassent partie du changement avec moi et je crois que tout le monde a le droit de se tromper dans la vie. Néanmoins, dès l'instant où la personne comprend les conséquences, il est impardonnable de reproduire les mêmes actes. A travers ce livre, j'ai aussi préféré nommer les enseignants qui ont marqué positivement ma vie. Je ne crois pas que le fait de nuire aux autres puisse être positif dans le combat que je mène pour lutter contre l'homophobie en milieu scolaire. Pour autant, la femme et la fille d'un des enseignants ayant fermé les yeux durant cette période (il est décédé aujourd'hui Ndlr) m'ont écrit pour me présenter leurs excuses. Après les avoir remercié pour leur démarche, je les ai invitées à m'aider à changer les mentalités.

Pourquoi avoir écrit ce livre aujourd'hui ?

En entendant les témoignages de tant de jeunes, victimes encore aujourd'hui du même harcèlement que moi il y a 33 ans, je me suis rendu compte de la nécessité d'écrire ce livre. Je crois que malgré l'évolution de certaines lois, la lutte contre l'homophobie et les discriminations doit avant tout passer par l'éducation. Les institutions scolaires doivent davantage imposer les valeurs de la société. 

Quels sont les moyens mis en place au Canada pour lutter contre l'homophobie à l'école et contre le harcèlement scolaire ?

En 2012, le Canada a adopté une loi visant à responsabiliser chacun des intervenants au sein du milieu scolaire. Une commission comprenant des membres de la direction, des enseignants, des parrains, des élèves, des spécialistes de la santé et des policiers, etc. doit veiller à ce que chacun s'implique pour lutter contre toute intimidation et mener ensemble un plan d'actions.

Avec la fondation Jasmin Roy, nous demandons aux établissements scolaires de recruter une personne au sein de l'école qui sera présente tout au long de l'année. Nous finançons une journée par semaine (sur deux à trois ans) pour leur offrir une formation continue auprès de spécialistes qui les accompagnent. Nous avons commencé en 2010 avec des projets pilotes. Une centrale de syndicats d'enseignants a évalué ce dispositif et a déterminé, dès la première année, une baisse de 50 % de la violence à l'école. Cela fonctionne dès lors que l'on s'en occupe, à condition que tout le monde se sente responsable et investi. 

Que faudrait-il faire selon vous pour améliorer la lutte contre l'intimidation en France ?

Il faut sortir de la culture de la punition, surtout avec les agresseurs. Selon les dernières recherches, il s'avère que la suspension, la réprimande et les vidéos de surveillance ne permettent pas à elles seules de lutter efficacement contre le harcèlement, mais tend au contraire à faire perdurer le problème. Il faudrait plutôt apprendre à l'enfant à se sociabiliser et lui montrer les bons comportements à avoir au sein du groupe (tout en lui faisant comprendre que son attitude n'est pas tolérée au sein de l'école). A travers une éducation bienveillante et positive, on peut créer du lien sans user de la violence. Le harcèlement est avant tout un problème relationnel. 

"Les actions de sensibilisation menées auprès des jeunes ne doivent pas être ponctuelles, mais avoir lieu tout au long de l'année."

L'enfant harcèle pour attirer l'attention sur lui, et 8 à 9 fois sur 10, les agressions sont commises devant des témoins. Ces derniers sont parfois eux-même terrorisés par le harceleur : par conséquent, ils se taisent et regardent, de peur de subir la même chose. Il faut donc garantir l'anonymat aux témoins qui ont le courage de dire ce qu'il se passe. Au Québec par exemple, nous parlons de "signalement" plutôt que de "dénonciation". Tout le monde est donc concerné et devrait davantage lutter ensemble contre les intimidations à l'école. Par ailleurs, les actions de sensibilisation menées auprès des jeunes ne doivent pas être ponctuelles, mais avoir lieu tout au long de l'année. Enfin, il est essentiel de faire l'éloge de la différence et dire que ce sont ces différences qui font la richesse humaine. 

Quels conseils donneriez-vous aux victimes d'homophobie ou de harcèlement à l'école ?

En cas de harcèlement scolaire, il faut signaler le problème et en parler auprès de personnes qui seront capables de nous accompagner et de gérer la situation. Si la victime n'est pas prise en charge immédiatement, les conséquences peuvent être pires.

"Sale Pédé", pour en finir avec le harcèlement et l'homophobie à l'école © Editions de l'Homme

En savoir plus sur la fondation Jasmin Roy.

Lire aussi