Enfants YouTubeurs : faut-il poser des limites ?

De plus en plus d'enfants, parfois très jeunes, animent des vidéos sur leur chaîne YouTube et sont suivis par des milliers de fans. Que penser de ce phénomène de la nouvelle génération ? Les enfants y sont-ils à leur place ? Eléments de réponse.

© dolgachov-123rf

[Mise à jour du 17/11/2016]. Apparues il y a une dizaine d'année, les vidéos publiées sur YouTube connaissent toujours autant de succès. Pour la nouvelle génération, plus connectée encore que les précédentes, les vidéos en ligne seraient même en passe de dépasser la télévision. En moyenne, selon une étude de l'agence DEFY Media (2015), 96 % des jeunes (13-17 ans) regardent des vidéos en ligne (YouTube notamment) pour une moyenne de 11 heures par semaine. La télévision quant à elle, dépasse à peine les 80 % et les 8 heures par semaine pour ce même public. Les jeunes se reconnaissant même davantage dans les Youtubers influents que dans les stars de cinéma ou de la télévision. Selon cette même étude, ils considèrent que les Youtubers sont "comme eux" et qu'ils ont  "confiance en eux". En outre, leurs conseils seraient "meilleurs", et surtout, ils n'essaieraient pas "d'être parfait". Et ce n'est pas tout : une école visant à former les futurs Youtubeurs a même ouvert à Montpellier, Nîmes et Paris. Des cours et ateliers organisés le soir, le week-end ou durant les vacances scolaires sont proposés aux jeunes dès 14 ans pour leur donner tous les outils nécessaires pour créer leur chaîne TV et apprendre à réaliser, tourner leur vidéo et les monter avec le logiciel Final Cut Pro X.

Les jeunes enfants aussi. Peut-être avez-vous déjà entendu parler de Cyprien, Squeezie, Enjoy Phoenix, Norman, Mister V, Juste Zoé ou encore Natoo ? Ces ados devenus les stars du net sont tous suivis par des milliers d'abonnés. Ces derniers y trouvent du rire, des anecdotes, ou des conseils et des tutos beauté pour apprendre à se maquiller et découvrir les nouvelles tendances. Mais fait nouveau : des enfants de moins de 10 ans se lancent, eux aussi, dans cette aventure filmée. Non sans être critiqués, et pour cause : il faut en amont être titulaire d'un compte Google dont l'âge minimal requis en France est de 13 ans. 

Noa, 12 ans, aime regarder ces vidéos YouTube, animées par d'autres enfants de son âge. "Je regarde souvent la chaîne de Studio Bubble Tea avec mes petits frères et sœurs". Sur cette chaîne YouTube, Kalys et Athéna âgée de 8 et 3 ans et filmées par leur père Mickaël, ouvrent des cadeaux devant la caméra. Au départ, elles ont commencé avec des Kinder Surprise et se filment désormais, devant plus de 640 000 abonnés, en ouvrant des paquets que les marques leur envoient. "On aime découvrir avec elles ce qu'il y a aura l'intérieur, c'est un peu le suspens", nous confie Noa, aussi adepte d'autres vidéos YouTube comme la chaîne Rose Carpet. Ce qu'elle apprécie particulièrement, ce sont les vidéos Do It Yourself (DIY) qui lui permettent d'apprendre à réaliser elle-même des objets déco pour sa chambre. 

Les enfants YouTubeurs, phénomène de la nouvelle génération. Pour Stephan Valentin, docteur en psychologie, spécialiste de la petite enfance et auteur du livre "La Reine, c'est moi !", "chaque génération a ses propres stars avec lesquelles on souhaite s'identifier. Celles de la jeune génération actuelle sont incontestablement les YouTubeurs. Souvent, ces vidéos sont créatives, drôles, et intelligentes. Quand des enfants très jeunes postent des vidéos d'eux-mêmes sur Internet, c'est un peu comme les enfants star au cinéma ou à la télévision". Sans compter qu'aujourd'hui, les modes de consommation évoluent. "Les jeunes regardent plus souvent YouTube que la télévision sur leur smartphone ou leur tablette". Il y a donc une certaine proximité entre les spectateurs et les Youtubeurs qui peut aussi expliquer cet engouement. "Ces idoles sont un peu comme eux. Et ils communiquent beaucoup avec leurs fans. Cela peut créer des liens forts", précise le psychologue. 

 

 

 

Enfants YouTubeurs : quelles sont les limites ? Certains enfants connaissent rapidement le succès en se filmant simplement au quotidien ou dans leur chambre.  "S'exposer ainsi au monde entier peut comporter des dangers. Le buzz peut être positif ou entraîner des commentaires malveillants", prévient Stephan Valentin. C'est la raison pour laquelle les parents doivent protéger leur enfant, surtout lorsqu'il est jeune. "Il serait conseillé de regarder, au préalable, la vidéo qu'il souhaite poster, afin de vérifier que son contenu ne soit pas préjudiciable pour l'enfant", recommande-t-il. En effet, personne n'est véritablement armé face aux commentaires négatifs qui peuvent être publiés sur Internet et particulièrement sur les réseaux sociaux (quel que soit l'âge). L'idéal serait alors "de ne pas autoriser des commentaires ou de les vérifier avant leur publication", conseille le psychologue. Par ailleurs, "chaque photo et vidéo que nous postons sur internet peut avoir une influence sur notre vie. Tout dépend de leur contenu et de ce que les autres internautes en font. Je connais un professeur à l'université qui, en début d'année, a accroché sur le tableau noir des photos qui étaient publiées sur les réseaux sociaux par les étudiants de sa classe. Sur ces clichés, les uns étaient ivres, d'autres dans des tenues inappropriées… Les étudiants, choqués de voir ces photos dans le monde réel, dans ce contexte universitaire, les ont tout de suite effacé de leur site", raconte Stephan Valentin.

Et pour les fans de ces vidéos ? Les parents doivent vérifier le contenu des vidéos que leurs petits regardent et limiter le temps devant l'écran, c'est à dire "pas plus de 45 à 60 minutes par jour entre 6 et 12 ans". Comme pour la télévision, "ce contenu doit être adapté à l'âge et à la maturité de l'enfant", rappelle le spécialiste, En effet, certains jeunes YouTubeurs n'hésitent pas à faire le buzz en tenant des propos parfois malsains ou en relevant des défis souvent dangereux, que les plus jeunes pourraient être tentés de reproduire... Pour protéger leurs enfants des contenus inappropriés, Stephan Valentin conseille "d'activer le mode restreint de YouTube en bas de la page d'accueil sur le site. On peut aussi regarder quelques vidéos ensemble pour se faire une opinion sur la "star" qu'il admire et accompagner le plus possible son enfant", ajoute le psychologue. 

Que faire lorsque la chaîne YouTube devient lucrative ? Lorsque le YouTubeur est suivi par des milliers d'abonnés, celui-ci peut en tirer un bénéfice financier. "Ils désirent souvent la célébrité en cherchant à communiquer leur univers. Au début, il s'agit d'un loisir, mais souvent quand le succès s'installe, cela peut devenir une activité lucrative. Et dans ce cas, il serait certainement une bonne idée que l'enfant et la famille se sentent soutenus", estime Stephan Valentin.

Mais concrètement, est-il légal d'avoir une chaîne YouTube dans laquelle son enfant est mis en avant ? Selon Maître Ilan Alexandre Haddad, Avocat au Barreau de Paris, "la question est assez délicate". En effet, un enfant de moins de 10 ans n'a pas vocation à travailler en France. Lorsqu'une chaîne YouTube génère des revenus parfois importants, cette activité se doit d'être déclarée. "Or en l'état actuel du droit, un mineur de moins de 10 ans n'est pas autorisé à "monter sa boîte". Je pense qu'il s'agit avant tout d'une "passion dans l'air du temps", précise l'avocat. Selon lui, "encadrer cette activité ne ferait qu'accroître le nombre de YouTubeur de moins de 10 ans, Néanmoins, si le phénomène venait à prendre davantage d'ampleur, il faudrait légiférer et encadrer... Avec toujours comme objectif de protéger les intérêts de l'enfant", ajoute-t-il.

Enfin, en ce qui concerne le droit à l'image, l'article 9 du code civil stipulant que "chacun a droit au respect de sa vie privée" s'applique autant aux adultes qu'aux mineurs. Ainsi, pour utiliser l'image d'autrui, et notamment d'un mineur non émancipé, il faut au préalable obtenir l'accord écrit de ses parents ou de son représentant légal. "En définitive, le fait qu'un enfant mineur ait sa propre chaîne YouTube et puisse mettre des vidéos en ligne pose les mêmes problèmes en termes de droit à l'image que s'il s'agissait d'un adulte", rappelle-t-il.

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