L'angoisse du 8e mois, comment gérer les peurs de bébé ?

Agitations, pleurs, sociabilité restreinte… L'angoisse de la séparation, dite du "8e mois" est une étape clé dans le développement du bébé, mais comment se manifeste-t-elle ? Comment la comprendre et la gérer ? Les conseils du docteur Catherine Dolto.

L'angoisse du 8e mois, comment gérer les peurs de bébé ?
© Rafael Ben-Ari - 123RF

Votre enfant se met à pleurer lorsque vous vous éloignez, il devient un peu sauvageon, intimidé, n'aime pas se faire porter par n'importe qui, ou encore, il chigne lorsqu'il doit aller se coucher ? Peut-être traverse-t-il ce que l'on appelle "l'angoisse du 8e mois", un passage normal et nécessaire pour l'enfant qui bouleverse toutefois ses repères pendant quelques semaines. Comment gérer cette période ? On fait le point avec le Docteur Catherine Dolto.

Que signifie cette angoisse ?

"Entre 8 et 9 mois, le bébé entre dans une période de maturation : il fait des progrès, commence à distinguer les personnes qui lui sont familières et celles qu'il ne connaît pas, et peut ressentir un sentiment d'abandon lorsque sa mère s'éloigne", explique Catherine Dolto, médecin et haptothérapeute. Surtout, cette période correspond à ce qu'elle a baptisé son "arriversaire" (l'anniversaire de son arrivée) : à cet âge-là, l''enfant a passé autant de temps à l'intérieur du ventre de sa mère qu'en dehors et peut exprimer par ses angoisses "l'anxiété et le stress de l'accouchement, qu'il a partagés avec sa mère et le "choc" qu'a été l'accouchement pour elle et lui", explique-t-elle. Pour l'enfant, le fait qu'il entre dans une période où le temps passé à l'extérieur est plus important que le temps passé à l'intérieur, représente "une véritable césure qui correspond en plus à une importante évolution interne. Or pour les humains, le nouveau est souvent générateur d'angoisses", ajoute-t-elle.

Pour bien comprendre l'origine de ses inquiétudes, il est important de faire une corrélation entre l'âge de l'enfant (entre 8 et 9 mois) et le ressenti de ses parents entre le 8e et le 9e mois de grossesse (stress dû à l'accouchement, crainte de la césarienne, peur des complications médicales ou de ne pas assurer en tant que mère, peur du "maternal lag", etc.). Alors, "que ressentiez-vous lors de votre huitième mois de grossesse ? Du stress, des doutes, des craintes, de l'excitation ? Tout cela, le bébé l'a également perçu dans le giron maternel, et les séquelles, plus ou moins profondes, liées à ces peurs se révèlent 9 mois plus tard chez lui", explique la spécialiste. Enfin, "on s'aperçoit que la jeune maman a tendance à enterrer ce qu'il s'est passé lors de son accouchement et cette amnésie, consciente ou non, peut ressurgir aux alentours des 9 mois de son bébé", c'est à ce moment-là que "la femme peut se confier sur les difficultés éprouvées lors de la mise au monde de son enfant" et que "le père ose enfin exprimer les craintes et les doutes qu'il a eus lors de l'accouchement de sa compagne". Et comme le bébé est bienveillant et a besoin que ses piliers soient solides, il réagit très logiquement "face au mal-être de ses parents". Il exprime, à sa manière, le malaise parental "comme s'il voulait les aider à réfléchir et à se souvenir..."

Comment se manifeste-t-elle ?

Pendant cette période, les réactions et le comportement sont propres à chaque enfant. Certains ne vont pas supporter d'être portés par des bras étrangers et pleurent lorsqu'ils sont séparés de leur maman et ce, même pendant quelques secondes. D'autres s'agitent quand ils se retrouvent dans de nouveaux endroits ou n'aiment plus prendre leur bain. De la même façon, ils peuvent se sentir frustrés lorsqu'ils essayent de marcher ou de parler alors qu'ils n'y arrivent pas : "ces pas en avant vers l'indépendance et l'autonomie les terrorisent car ils savent obscurément que grandir, c'est s'éloigner : ils en ont à la fois peur et envie". D'autant qu'à cet âge, "ils n'ont pas les mots pour exprimer leurs angoisses et leurs appréhensions", rappelle Catherine Dolto, avant d'ajouter "qu'ils ont besoin de temps pour les comprendre et les accepter".

Comment la gérer ?

"En exprimant ses angoisses, l'enfant témoigne d'un besoin d'entendre parler de son accouchement"

Si, hormis les pleurs liés à la faim, à la fatigue ou aux maux physiques (poussée dentaire, mal de ventre, rhume...), le bébé pleure ou témoigne d'une inquiétude, n'hésitez pas à lui reparler de votre accouchement (avec son père si possible), "ce grand jour qui fut accompagné d'angoisses et de beaucoup de stress", précise l'experte. Parlez-lui du moment de sa naissance, car un accouchement peut s'être très bien passé pour la mère tandis que l'enfant a ressenti des difficultés. Pensez aux moments de séparation qu'il a pu vivre dans ses premières semaines. "Le temps du bébé paraît beaucoup plus lent que le nôtre : deux heures en couveuse où il ne reconnaît rien et ne retrouve aucun repère de sa vie d'avant, c'est comme un voyage sur Mars sans équipement psycho-affectif pour y faire face ! Et cela peut laisser des traces de sentiment d'abandon très fortes", ajoute-t-elle. Au lieu de dramatiser la situation voire de céder à la panique, installez-vous dans un endroit calme et racontez-lui vos doutes, vos craintes liées à la peur de le perdre, vos joies à l'idée de l'accueillir… et tout ce que vous avez ressenti au moment de sa venue au monde. En effet, "en exprimant ses angoisses, l'enfant témoigne d'un besoin d'entendre parler de ce grand jour", confirme le Dr. Dolto. Ne perdez pas de vue que pour être rassuré, votre enfant doit se sentir compris et doit percevoir "une cohérence entre vos mots et ce que vous ressentez : des paroles sincères, un ton doux et aimant ou une gestuelle calme et apaisée sont donc importants. Tout ce que l'on garde pour soi, l'enfant le ressent", ajoute-t-elle.

Comment faciliter la période d'adaptation à la crèche ?

Votre bébé a certainement du mal à intégrer le fait que même s'il ne vous voit pas, vous êtes toujours là : c'est ce qu'on appelle en psychanalyse "la permanence de l'objet" (l'objet reste présent psychiquement alors qu'il est visiblement absent). Les jeux de cache-cache ou le "coucou-caché" avec ses mains permettent à bébé de réaliser que, même si vous vous absentez, vous allez très vite revenir. Autre conseil, il est préférable de ne pas vous absenter en toute discrétion, lorsqu'il dort par exemple et sans lui avoir dit au revoir : cela risquerait de renforcer son inquiétude de savoir que vous pouvez disparaître sans qu'il soit au courant. A contrario, inutile de s'adonner à des au-revoir interminables. Aussi, laisser son enfant à la crèche ou chez une assistante maternelle peut être un moment angoissant. N'ayant pas la parole, l'enfant peut se mettre en scène et essayer d'exprimer ce qu'il ressent par les gestes et les pleurs : il vérifie ainsi la force du lien et la capacité qu'il a à bouleverser sa mère. La spécialiste préconise de "faire confiance au professionnalisme et à l'expérience des employés de crèche et des puéricultrices qui vous aideront à vivre naturellement la séparation et qui sauront trouver les mots pour rassurer l'enfant". Enfin, si l'angoisse est insurmontable ou persistante, l'aide d'un spécialiste de la petite enfance (pédiatre, haptopsychothérapeute, pédopsychiatre) est à envisager.

"Un objet transitionnel comme un doudou peut rassurer l'enfant"

"L'objet transitionnel (ou doudou) n'est certes pas la solution miracle, mais il peut rassurer l'enfant", précise Catherine Dolto. Foulard parfumé, couverture… le doudou sera un intermédiaire constant qui fera le lien entre l'enfant et ses parents et qui constituera un refuge où qu'il soit. Toutefois, "le meilleur des doudous reste la parole. Quand elle est évidemment dite avec sentiment, elle est comme une enveloppe rassurante qui accompagne l'enfant dans ses moments d'angoisse", explique l'experte.

Le sommeil, une source d'angoisse

Difficultés à s'endormir, terreurs nocturnes, pleurs, cauchemars à répétition… Le sommeil est propice aux angoisses souvent liées à la peur de se séparer du monde extérieur ou à la peur de la mort. "Passer de l'état de veille au sommeil est un passage de seuil et le coucher peut être vécu comme une véritable séparation avec ses parents. Tous les passages de seuil de notre vie viennent, de manière souterraine, réveiller le grand passage de seuil de la naissance", confirme Catherine Dolto. Si le soir, votre enfant peine à s'endormir ou qu'il se réveille la nuit, là encore, parlez-lui et rassurez-le "en lui disant des phrases très concrètes comme "dormir ne signifie pas mourir", "nous sommes juste à côté de toi" ou "quand tu vas te réveiller, nous serons toujours là à tes côtés", conseille le Docteur, "et demandez-vous si vous n'avez pas peur de la "mort subite" : beaucoup de bébés se réveillent la nuit ou refusent de dormir uniquement pour rassurer leur mère", précise-t-elle. Par ailleurs, encouragez-le et "honorez le fait qu'il a été très courageux et vaillant le jour de sa naissance et qu'il n'y a aucune raison d'avoir peur de repasser un seuil comme celui du sommeil". Lire une histoire, chanter une berceuse ou prendre un bain juste avant de dormir permettront également de l'apaiser.

Combien de temps dure-t-elle ?

Selon le mode de vie et le caractère de l'enfant, la durée de cette période est variable, allant d'environ 3 semaines à quelques mois. Mais l'angoisse du 8e mois peut tout à fait passer inaperçue chez certains enfants. De la même façon, selon sa personnalité et ses habitudes, l'enfant traverse cette crise ni de la même manière ni avec la même intensité. S'il est naturellement craintif ou anxieux, l'enfant traversera plus difficilement cette période contrairement à un bébé sociable et engageant. De jour en jour, l'enfant va prendre conscience de sa propre identité et surtout, va réussir à "rétablir un bon équilibre et à faire avec le mal-être ou les problèmes de ses parents", explique la spécialiste. Quand il se sentira assez en sécurité et qu'il en aura compris quelque chose, il sera apte à gérer ses angoisses, qui s'atténueront jusqu'à disparaître.

Parents séparés : que faire ? "Pour l'enfant, voir ses parents séparés est un drame et ce, même s'ils sont en bons termes , précise la spécialiste, avant d'ajouter que "pour que bébé soit le plus rassuré possible, le père ou la mère doit toujours présentifier l'autre parent, en parlant de lui et en expliquant que, même s'il n'est pas là, il l'aime et pense à lui". S'il est important de ne pas complètement bouleverser ses repères lorsqu'il est en garde alternée (l'heure des repas, du coucher ou du bain), apprenez à observer votre enfant : a-t-il réellement besoin d'une routine ou d'un rituel ? Un enfant est en perpétuel changement, imposer un rituel quotidien pourrait le lasser, d'autant plus que "ne pas avoir le même rituel chez papa ou maman peut être bénéfique pour lui". Enfin, il faut savoir faire des exceptions : "de temps en temps, maman ou papa peut venir faire un câlin en cas de gros chagrin ou si l'enfant peine à s'endormir", conclut le Dr. Dolto qui, toutefois, ne conseille pas "la garde alternée véritable avant 2 ans et demi voire 3 ans".

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