Scarifications, mutilations : comment aider son ado à s'en sortir ?

Découvrir que son ado s'entaille la peau jusqu'au sang suscite frayeur, incompréhension et culpabilité chez les parents. Que traduisent ces mutilations ? Comment aborder le sujet et comment l'aider à s'en sortir ? Témoignage et réponses de la psychologue Anaïs Barrattini.

Scarifications, mutilations : comment aider son ado à s'en sortir ?
© Iakov Filimonov - 123RF

L'adolescence est une période de transition parsemée de hauts et de bas. Plus vulnérable, instable, en manque de repères et parfois assailli de pulsions, l'ado vit à la fois un bouleversement psychique et physiologique, et peut être tenté d'exprimer son mal-être par des maux corporels tel que des entailles dans la peau, des lacérations ou encore, des brûlures de cigarette. Ce comportement autodestructeur a bel et bien des origines psychologiques. Lesquelles ? Pourquoi cette pratique, pourtant douloureuse et à risque, lui procure-t-elle un soulagement ? Que signifient ces gestes pour lui ? Que faire quand la communication avec votre enfant est rompue ou difficile ? La psychologue clinicienne Anaïs Barrattini nous aide à y voir plus clair.

Dégrader volontairement son corps

S'entailler la peau et se faire intentionnellement des coupures - plus ou moins longues et plus ou moins profondes - n'est pas un acte anodin. Lorsque les parents découvrent que leur enfant se mutile ou se scarifie, il est légitime et normal de se demander "pourquoi s'abîme-t-il volontairement le corps ?". Pour Anaïs Barrattini, "se scarifier ou se mutiler n'est pas seulement un soulagement temporaire, mais cela permet d'extérioriser des souffrances intérieures, des conflits psychiques ou un mal-être identitaire". L'ado, qui ne parvient pas à verbaliser son mal-être, utilise sa peau comme un "territoire d'affirmation". Mais, que l'on se rassure, pratiquer l'automutilation ne signifie pas forcément que l'ado veut mettre fin à ses jours. Dans la plupart des cas, il veut simplement transformer une douleur interne et psychique en douleur réelle, visible et concrète, ce qui, paradoxalement, "donne plus de sens à sa souffrance et gomme, temporairement, ses blessures intérieures", précise la psychologue. Et d'ajouter que "ce qui inquiète, c'est le côté compulsif et répétitif du geste". En effet, l'apaisement et le soulagement que cela lui procure restent provisoires et le poussent à recommencer. En somme, "un cercle vicieux dans lequel l'ado n'a pas d'autres choix que de faire ce geste pour trouver de l'apaiser, se calmer et extérioriser ses souffrances", ajoute la spécialiste. Enfin, la scarification lui permet de rechercher ses limites corporelles, c'est aussi une façon de vouloir reprendre le contrôle de son corps, à une période où ce dernier est en perpétuel changement et est parfois difficile à accepter. En général, le recours à la scarification n'est pas lié à un effet de mode, mais il s'agit plutôt d'un acte personnel et individuel. C'est même souvent une honte pour celui qui le pratique, d'où la volonté de cacher blessures, entailles et cicatrices.

Comment réagir ?

"Je me suis aperçue que ma fille se mutilait : tout son avant-bras était lacéré de coups de ciseaux. Je lui ai d'abord demandé pourquoi elle faisait cela et lui ai dit que de voir qu'elle s'infligeait du mal me faisait souffrir moi aussi. Je pense ne pas avoir bien réagi à ce moment précis. Ensuite, je suis partie m'enfermer et j'ai fondu en larmes. J'ai ensuite appelé un pédopsychiatre pour prendre un rendez-vous. Je suis retournée voir ma fille et lui ai redemandé calmement pourquoi elle faisait cela. Elle m'a répondu "je le fais pour te montrer que je suis mature car tu ne me fais pas confiance". Est-ce la seule raison ? Comment puis-je l'aider ?" (Angelina)

Être d'accord pour en parler est déjà un premier signe de guérison.

Idéalement, ne cédez pas à la panique et évitez de juger votre adolescent. Le plus important est "d'essayer de comprendre pourquoi il se mutile, ce que cela cache, ce que cela lui procure, si ça le soulage et dans quel cadre il se scarifie, notamment afin de voir si cela n'est pas associé à des troubles plus sévères (troubles du comportement alimentaire, tentatives de suicide, dépression…)", conseille l'experte. Surtout, considérez son geste comme un appel à l'aide et comme un désir d'être écouté et compris. Si vous n'êtes pas un soutien pour lui voire que vous avez une attitude accusatrice, le jeune risque de se braquer et de se replier davantage. Toutefois, inutile de vouloir à tout prix voir ses cicatrices : il en aura probablement honte et cela risquerait de le mettre dans l'embarras. Restez-en au dialogue et osez lui poser les bonnes questions : est-il harcelé à l'école ? A-t-il eu un chagrin amoureux ? Se sent-il perdu et seul dans sa vie ? Si dans le meilleur des cas, votre ado se confie, il se peut également qu'il refuse de vous en parler, par peur de votre réaction. Dans ce cas, proposez-lui d'en discuter à un interlocuteur neutre - de préférence un professionnel de l'écoute comme un psychologue ou un pédopsychiatre selon la gravité de la situation - ou à un adulte de la famille (une tante, un grand-parent...) en qui il a pleinement confiance. S'il est d'accord pour voir un psy, les séances pourront se faire en tête-à-tête avec l'ado ou en présence des parents (mais toujours avec l'accord de l'ado). Ainsi, le psychologue ou le psychiatre l'aidera à exprimer ou à comprendre l'origine de sa souffrance et permettra de rétablir un lien et une communication avec ses parents. Notez que vouloir en parler est déjà un premier signe de guérison. Et s'il refuse catégoriquement de se faire aider ? Invitez-le à exprimer ses souffrances en écrivant : un blog, un carnet intime, un forum où il pourra discuter avec des internautes qui sont, ou qui ont été dans la même situation que lui.

Dernier conseil. Même si être inquiet, se sentir coupable et avoir peur sont des attitudes totalement normales, évitez d'entrer dans une paranoïa et de supprimer tous les rasoirs et les objets tranchants de la maison. Au contraire, montrez-lui que vous lui faites confiance et soyez patient : "l'automutilation est, dans de nombreux cas, une pratique passagère qui disparaît avec du dialogue, de l'écoute et souvent, avec une aide extérieure", rassure la psychologue. Restez tout de même attentif si cela persiste, et si cela laisse à penser qu'il y a des risques suicidaires ou des pathologies psychiatriques associées.

A qui en parler ? Fil Santé Jeunes est une ligne téléphonique d'écoute consacrée aux adolescents. Gratuite, anonyme et accessible tous les jours de 8h à minuit, elle les met en relation avec des psychologues, des médecins ou des conseillers familiaux : des interlocuteurs habitués à répondre aux questions liées au mal-être des adolescents et capables de les diriger vers les professionnels de santé les plus adaptés. Par téléphone au 32 34 (depuis un fixe) ou au 01 44 93 30 74 (depuis un mobile) et par mail sur filsantejeunes.com (forum de discussion entre adolescents)

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