Excision : comment protéger les jeunes filles ?

Si les mutilations sexuelles féminines sont interdites en France, nombre d'adolescentes en sont victimes lorsqu'elles retournent dans leur pays d'origine. Et les conséquences psychologiques et physiques sont indéniables. La délégation aux droits des femmes du Sénat livre ses recommandations afin de mieux protéger les mineures.

Excision : comment protéger les jeunes filles ?
© dolgachov-123rf

[Mise à jour du 16/05/2018]. Une fille est victime d'excision toutes les 15 secondes à travers le monde, principalement en Afrique, en Ethiopie, en Egypte et dans certains pays d'Asie (Malaisie, Indonésie, Thaïlande, Inde, Pakistan), ou encore en Amérique du Sud (Colombie, Pérou). Dans la majorité des cas, elles sont âgées de moins de 15 ans, mais la moitié des pays qui pratiquent l'excision le font avant l'âge de 5 ans. En France, les adolescentes ne sont pas épargnées, même si les mutilations sexuelles féminines (MSF) y sont interdites et punies par la loi depuis 1979. Elles sont en effet plus vulnérables à la période des vacances d'été, lorsque leurs parents retournent dans leur pays d'origine pour rendre visite au reste de la famille. "Les vacances en Guinée se sont transformées en cauchemar. Nous avons été excisées avec nos cousines chez notre grand-mère. Une femme nous a tenu les jambes, une seconde nous écrasait la poitrine pour nous empêcher de crier et une troisième tranchait à vif dans les chairs. Je n'oublierai jamais les cris, en particulier de ma sœur, qui depuis est handicapée mentale", raconte une jeune fille, excisée à l'âge de 12 ans. 

Dans un rapport de la délégation aux droits des femmes du Sénat, présenté ce mercredi 16 mai 2018 et intitulé "Mutilations sexuelles féminines : une menace toujours présente, une mobilisation à renforcer", les députés Maryvonne Blondin et Marta de Cidrac livrent leurs recommandations afin de mieux protéger les mineures. Et pour cause, on considère que 44 millions de jeunes filles de moins de 14 ans ont été excisées et selon le Docteur Pierre Folès, chirurgien urologue qui répare les dommages causés par l'excision, "trois millions de fillettes encourent un risque chaque année". D'autant que ces pratiques sont souvent liées à des mariages précoces et des mariages forcés. Par conséquent, les auteures du rapport préconisent le soutien des associations engagées dans la lutte contre les mutilations sexuelles féminines, la formation de tous les professionnels de santé, au repérage, à l'orientation et à l'accompagnement des victimes, ainsi que le renforcement des moyens de la médecine scolaire pour protéger davantage les petites filles et les adolescentes. Parmi les autres recommandations : un recensement des filles quittant le collège sans motif afin de mieux identifier les victimes potentielles, la sensibilisation des services de l'Aide sociale à l'enfance, un signalement des mineures excisées qui accouchent dans les hôpitaux français. La délégation souhaite par ailleurs que tous les candidats à l'asile soient informés systématiquement des conséquences pénales des mutilations sexuelles féminines.

Les conséquences sur la santé des victimes

Ces mutilations sexuelles féminines (MSF) entraînent un traumatisme effroyable et une dégradation considérable de leur santé, rappelle la délégation aux droits des femmes du Sénat. En effet, "une femme sur six ayant subi une mutilation souffre de syndrome post-traumatique, un tiers de ces femmes ont des symptômes associés à des états dépressifs et anxieux", précise le rapport. A cela s'ajoute la responsabilité de la famille qui pratique parfois elle-même ces mutilations, et donc l'incompréhension des victimes face à leur souffrance. "Je sens la lame me couper. Je pousse des hurlements. Je sens du sang qui coule. Cela me brûle affreusement. Je reste là, par terre, et je pleure. Je ne comprends pas", témoigne Diaryatou Bah, auteure du livre On m'a volé mon enfance (éditions Anne Carrière). La délégation rappelle par ailleurs que l'ablation de tissus génitaux normaux et sains, ou l'endommagement de ces tissus, entrave le fonctionnement naturel de l'organisme féminin. Et au delà du choc vécu par les victimes, les mutilations s'accompagnent de "risques de complications imputables à des hémorragies et infections souvent mortelles", ainsi qu'à des risques de tétanos et de contamination par le virus du sida. En outre et sur le long terme, les femmes mutilées risquent de souffrir, au quotidien, d'infections, de douleurs urinaires et gynécologiques ainsi que d'incontinences. Lorsqu'elles accouchent, les victimes ont également plus de risques de déchirures et de complications obstétricales. Enfin, leur vie sexuelle est impactée, de même que leurs chances d'intégration professionnelle, notamment lorsque l'effort physique est déconseillé du fait de la mutilation subie.

Des mutilations "médicalisées inadmissibles". La délégation condamne la participation des professionnels de santé dans certains pays, aux mutilations sexuelles féminines "au motif que leur intervention permettrait d'offrir des garanties sanitaires rassurantes". Mais selon le Dr Pierre Foldès, ces excisions peuvent prendre des formes plus graves et leur intervention n'entraîne pas moins de complications pour les femmes. Au contraire : "le chirurgien, maîtrisant mieux le saignement, peut couper plus profondément. Cette "médicalisation" aboutit à des formes plus sournoises en raison de tentatives de réduction des cicatrices visibles. Elles sont donc plus difficiles à détecter, et masquent parfois des lésions plus graves sous-jacentes."

Pourquoi l'excision est-elle encore pratiquée ? 

Cette "coutume" est pratiquée depuis des générations dans certaines familles (depuis plus de 2000 ans). Celles-ci estiment ainsi pouvoir mieux contrôler la sexualité des jeunes femmes, afin d'empêcher les relations avant le mariage, puis les adultères. Certaines communautés pensent aussi que l'excision pourrait favoriser la fécondité, ou rendre les femmes plus attrayantes... Selon le Docteur Marianne Sylla, les femmes "ne savent pas que cette mutilation n'est pas normale. Elles n'ont jamais vu leur corps autrement. […] Cette mutilation est considérée comme un moyen de protéger les filles, de les rendre pures. Des familles craignent d'avoir peu de chances de les marier si elles ne sont pas excisées". Les idées reçues sont nombreuses et les conséquences physiques et psychologiques sont indéniables, tout au long de la vie des femmes. D'où l'importance de sensibiliser les personnes concernées pour parvenir à éradiquer ces excisions. D'autant que ces mutilations sexuelles sont souvent pratiquées dans des conditions d'hygiène déplorables (couteau, lame ou rasoir). "Ma grand-mère m'a conduite chez l'exciseuse, une vieille femme effrayante. Je me rappelle en particulier des soins post "excision", le beurre de karité, mélangé aux cendres et le fait d'uriner dans un seau d'eau pour atténuer la douleur", témoigne une jeune femme excisée au Sénégal. Autant de raisons pour lesquelles la délégation aux droits des femmes "est d'avis qu'aucune tradition ne saurait être invoquée pour justifier les mutilations sexuelles féminines".

Comment agir contre l'excision et prévenir les risques ? 

Il faut savoir que les professionnels de santé, de l'éducation, de l'enfance et du social ont un rôle à jouer pour mieux repérer les situations à risques, prévenir et protéger les jeunes filles. En outre, "le secret professionnel, y compris médical, est levé en cas d'excision sur un mineur et le signalement est alors une obligation", précise l'association Excision, parlons-en !. Aussi, il convient de changer peu à peu les mentalités, en informant les familles et les adolescentes, notamment celles qui comptent partir en vacances, dans leur pays d'origine. 

- Ne pas diaboliser le sexe féminin. Les jeunes filles doivent comprendre que le sexe d'une femme n'est pas "sale". Au contraire, il permet de mettre au monde un enfant, et d'avoir du plaisir sexuel. 

- Se renseigner sur l'objet du voyage. Parfois, les jeunes filles sont excisées dans le cadre d'un mariage. Les adolescentes ne doivent pas hésiter à poser des questions à leur entourage. Vont-elles rester longtemps chez leur famille, rencontrer de nombreuses personnes qu'elles ne connaissent pas ? Ont-elles l'impression que leurs parents leur cachent quelque chose ? Ont-ils un comportement étrange ? Une fête sera-t-elle organisée à leur arrivée, en leur honneur ? Leur a-t-on promis des cadeaux ou une jolie robe ? Autant de questions qui méritent d'être posées afin de mieux réagir auprès des autorités compétentes. En cas de doute sur un voyage dans le pays d'origine des parents, n'hésitez pas à en parler autour de vous à une personne de confiance, à un professionnel de santé, au planning familial, ou contactez le numéro 119.

- Rappeler leurs droits et les sanctions pénales. "La loi sanctionne toutes les pratiques de mutilation sexuelle féminine : excision du clitoris, infibulation… Elle s'applique à toute personne vivant en France, quelle que soit sa nationalité, même si l'excision a eu lieu à l'étranger", rappelle l'association sur son site. Par conséquent, la loi sanctionne ces violences de 10 ans de prison et de 150 000 d'amende, selon l'article 222-9 du Code pénal. "Cette peine est portée à 15 ans de réclusion criminelle lorsque la mutilation est commise sur un mineur de moins de 15 ans, et à 20 ans lorsqu'elle est commise par un ascendant légitime, naturel ou adoptif, ou par toute autre personne ayant autorité sur le mineur".

- Consulter un spécialiste en cas de doute. Par ailleurs, en cas de douleurs pendant les règles ou en urinant, les jeunes filles doivent consulter un médecin, ou en parler à un infirmier scolaire. Certaines d'entre elles peuvent en effet ignorer avoir été excisées lorsqu'elles étaient enfant. 

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