Episiotomie : "c'est difficile de changer les habitudes des professionnels"

Redoutée des futures mamans, l'épisiotomie ne fait plus l'unanimité auprès des professionnels de santé. Interview du Pr Deruelle, gynécologue-obstétricien et secrétaire général du CNGOF.

© Tyler Olson - 123RF

Pratiquée au niveau de la paroi vaginale et des muscles du périnée, l'épisiotomie consiste en une incision de quelques centimètres. Si elle est censée faciliter le passage du bébé, elle est depuis plusieurs années remise en question. En effet, de plus en plus de femmes et de gynécologues s'élèvent contre cette pratique qu'ils jugent trop fréquente, voire systématique. En 2010, l'enquête nationale périnatale de l'Inserm a révélé qu'elle est encore pratiquée chez 44% des femmes accouchant de leur premier enfant. Pour le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), ce taux est bien trop important. Alors cet acte est-il trop pratiqué ? Dans quels cas le privilégier ?… Le point avec le Pr Philippe Deruelle, gynécologue-obstétricien et secrétaire général du CNGOF.

Selon vous, fait-on trop d'épisiotomie aujourd'hui en France ?

Pr Philippe Deruelle. Le problème est que les chiffres de l'Inserm ont presque 10 ans. Toutefois, suite à la publication de ces résultats en 2010, le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) s'était ému de ce taux élevé et s'était fixé l'objectif de l'abaisser à 30%. Grâce aux diverses actions que nous avons menées et au travail fait par les gynécologues et les sages-femmes, cet objectif devrait être atteint. C'est en tout cas ce qui devrait être observé dans la nouvelle enquête nationale périnatale de l'Inserm, qui sera dévoilée au printemps. Le prochain objectif, c'est d'abaisser ce taux autour de 10 à 15%. Il faut savoir que beaucoup de maternités en France ont déjà un taux inférieur à 10%, ce n'est donc pas impossible.

Comment diminuer ce taux ?

Pour diminuer le taux d'épisiotomie dans les maternités, des personnes mènent des actions individuelles et/ou régionales afin de changer les pratiques au sein des maternités. Cela prend beaucoup de temps et d'énergie car plusieurs générations d'individus sont formées pour pratiquer cet acte lors d'un accouchement. C'est en effet difficile de changer les habitudes des professionnels.

Quand privilégier l'épisiotomie ?

Il n'y a aucun argument qui justifie l'épisiotomie. Elle ne prévient pas la survenue d'un prolapsus, ni d'une déchirure. Il faut savoir que le fait de ne pas réaliser d'épisiotomie augmente seulement le nombre de petites déchirures (grades 1-2). En revanche, les déchirures plus complexes (grades 3-4), qui touchent par exemple le sphincter de l'anus, ne peuvent être prévenues par une épisiotomie. Lorsqu'il y a une déchirure, ne se déchire que ce qui a besoin de se déchirer alors qu'avec une épisiotomie, il y a toujours un risque d'en faire peut-être trop.

Néanmoins, l'épisiotomie permet d'avoir une déchirure plus nette et est nécessaire dans plusieurs situations. C'est par exemple le cas lorsqu'il faut accélérer l'accouchement ou que la tête du nouveau-né est trop grosse. Il faut aussi savoir que le bien-être néonatal peut être moins bon si on ne fait pas d'épisiotomie.

Quelles sont les conséquences d'une épisiotomie pour la femme ?

Il n'y aura jamais "zéro déchirure" avec ou sans épisiotomie.

La conséquence immédiate est de possibles saignements. Quelques jours après l'accouchement, la jeune mère peut également ressentir des douleurs. Il peut par ailleurs y avoir une infection au niveau de la cicatrice. Ce sont toutefois moins de 2% des femmes qui ont des problèmes de cicatrisation. Des douleurs durant les rapports sexuels peuvent également survenir. Cela concerne moins de 10% des femmes ayant eu une épisiotomie. Dans tous les cas, trois femmes sur quatre se plaignent de douleurs après cet acte.

Toutefois, je ne veux pas que l'on stigmatise l'épisiotomie. Si nous n'en faisons pas, il y aura des déchirures, qui peuvent elles aussi avoir des complications. Il n'y aura jamais "zéro déchirure" avec ou sans épisiotomie. Les déchirures et l'épisiotomie ne sont pas synonymes de faute technique. Par ailleurs, il faut savoir que réaliser une épisiotomie prend plus de temps. Ce n'est pas de gaieté de cœur que les médecins et sages-femmes la pratiquent. Nous la faisons pour prévenir des complications.

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