Dossier
30/11/2006
Joséphine Besnard : "Le prénom de l'enfant le rend unique aux yeux de ses parents"
Comment expliquer l'intérêt croissant de la société pour les prénoms ? Joséphine Besnard Elle est d'abord liée à l'utilisation croissante du prénom au quotidien. Que ce soit à l'école ou en entreprise, le prénom est désormais employé couramment pour désigner un élève ou un salarié. Le phénomène trouve son apogée dans les médias où les célébrités, personnalités politiques y compris, se font appeler par leur prénom. Ainsi le patronyme Royal s'efface devant le familier Ségolène... On peut comparer cette évolution au glissement du vouvoiement vers le tutoiement. La loi de 1993 a aussi beaucoup joué dans l'engouement du public pour la problématique des prénoms. Les libertés qu'elle offre ont élargi le débat bien au delà du calendrier et des saint-patrons ! Aujourd'hui, on peut inventer un prénom de toute pièce du moment qu'il ne porte pas préjudice à la personne. Pourquoi se donne-t-on tant de mal à choisir le prénom d'un enfant ? Les parents ont à coeur de singulariser leur enfant par l'intermédiaire de son prénom. Il ne faut pas qu'il soit "déjà pris". Leur démarche consiste donc à trouver un prénom peu ou pas utilisé, en tout cas dans leur entourage proche. En effet, les couples n'ont pas conscience de la simultanéité des choix de prénom ! Au même moment qu'eux, d'autres futurs parents, à l'autre bout de la rue raisonnent peut-être exactement de la même manière. Contrairement au mécanisme de la mode vestimentaire qui oblige à suivre les tendances, la mode des prénoms consiste à les fuir. Mais c'est cette stratégie d'évitement qui relance justement le mécanisme ! Et mon livre y participe largement... Plus les informations circulent, plus le phénomène s'accentue, etc. Ensuite, l'augmentation considérable du nombre de prénoms, l'information détaillée sur chacune de leur origine, la possibilité de choisir mille et une orthographes imaginables, complique la tâche tout en la rendant plus intéressante. Et donne parfois l'illusion de trouver un prénom original alors que phonétiquement, il n'en est rien ! Le meilleur exemple est "Ryan" qui possède 28 orthographes différentes...
Il arrive que les couples entrent en conflit à ce sujet, qu'en pensez-vous ? C'est la première décision commune des parents concernant l'enfant. L'enjeu est donc naturellement important. Dans certains cas, un débat houleux pourrait traduire une lutte de pouvoir au sein du couple, peut-être aussi que certains adultes s'investissent de manière excessive dans ce choix... Ce qui est sûre, c'est que l'importance croissante du prénom fait monter la pression. Et que le débat a vite fait de tourner en rond puisqu'il se cantonne au couple ! En effet, les parents ont perdu l'habitude de demander l'avis d'un tiers, et en particulier de leur propre parent, pour la simple et bonne raison que la conversation est tenue secrète afin d'éviter les vols intempestifs de prénoms... Enfin, je pense que celui qui tranche ce débat dans le couple est celui qui a d'ores et déjà l'habitude de prendre les décisions au sein du foyer. Les critères tels que l'histoire familiale ou l'origine ethnique influencent-ils les choix des parents ? En apparence oui ! Mais en vérité, ils cachent le réel ressort de nos goûts : la mode. Et ce même si les arguments avancés pour défendre un prénom sont sincères et plein de sens. Deuxième critère inconscient qui guide nos choix : l'origine sociale. Jusque dans les années 80, les goûts se diffusaient du haut vers le bas sur la pyramide sociale. Puis, la déferlante de nouveaux prénoms américano-celtiques a chamboulé ce fonctionnement. Les classes moyennes ont pioché dans ce nouveau lot d'idées, tandis que les classes supérieures, plus conscientes des phénomènes de mode et donc moins perméables mais aussi moins précurseurs, n'ont pas changé leurs habitudes. Bref, cette polarisation des goûts creuse le fossé social.
Donner votre avis sur les prénoms Katrin Acou-Bouaziz, Journal des Femmes
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