Les fumeuses de gitanes de Gaultier

Un Gaultier policé ? Loin de là ! Pour sa collection haute couture automne-hiver 2018-2019, le couturier transgressif revient avec son franc-penser et s'attaque à la liberté de pouvoir fumer (ou pas) à sa guise. Il évoque, par la même occasion, son combat pour une égalité homme/femme sans concession. Récit d'un défilé en marge.

Les fumeuses de gitanes de Gaultier
© Imaxtree

Somoking or no smoking ?

Mercredi 4 juillet 2018, le couturier français Jean Paul Gaultier a défendu bec et ongles, dans son antre parisien de la rue Saint-Martin, le "smoking" et le "no smoking". L'enfant terrible de la mode compte bien se battre pour que chacun conserve la permission de pouvoir s'en griller une quand l'envie lui prend, chose devenue compliquée en France en 2018, spécifiquement au sein de la capitale. À bas la guerre anti-tabac et vive la liberté de pouvoir s'enfumer (ou pas) !
Pour diffuser son message, prenant le contre-pied très à propos de la politique actuelle, le talentueux designer donne à son catwalk l'allure d'un paquet de Gitane. Silhouette de fumeur sur le mur, fond bleu et sillons de fumée blanche épaisse sur le rideau : le décor est planté, sans filtre. La bande son, elle aussi, donne le ton avec les notes de la "Cigarette" de Jacques Higelin ainsi qu'une toux rauque redondante, venant rythmer ce show sans chiqué.
Silhouette après silhouette, la cigarette - véritable fil rouge d'un dressing subversif - devient omniprésente en s'invitant dans de nombreux accessoires de la collection. Pendant à des boucles d'oreilles portées à l'unité, à des colliers et chokers, à des boucles de ceintures, à l'anse d'un sac, ou encore recouvrant un bracelet-manchette, elle est partout par petites touches décalées.
Les vêtements eux-mêmes militent pour un monde où l'on peut vivre son vice en toute impunité. Ainsi, les robes se parent de volutes noires brodées tel un long sillage de fumée. Pour autant, même chez Gaultier, le fumeur n'est pas libre d'enfumer son entourage. Le fumoir occupe donc une place de choix dans cette collection hivernale (où les froides températures freinent pour sortir s'allumer une clope en extérieur) et s'intègre à même les silhouettes, devenant tour à tour cape, manteau, bustier oversize et épaulettes démesurées en PVC rigide transparent. La mariée, elle aussi, en est réduite à défiler avec son fumoir personnel intégré et déambule dans une très vaporeuse robe d'organza gris-vert d'eau, la plongeant intégralement dans un élégant nuage de fumée.
Evidemment, le "no smoking" est également bien représenté et trouve sa place, à travers l'explicite message "no smoking" ou "Paris no smoking", sur une écharpe oversize, une robe imprimée, une jupe en soie, un manteau long transparent, un pull d'homme, un col montant, un blazer et même un masque antipollution.
Quant à la silhouette la plus extrême de ce manifeste du tabac et de l'anti-tabac, il s'agit sans conteste de la fumeuse chicissime portant fièrement à même le corps sa radiographie des poumons en guise de petite robe noire ultra sexy. De quoi donner envie (ou pas) de s'allumer une petite garo, perchée sur des escarpins de 14cm.

Décor du défilé Jean Paul Gaultier haute couture automne-hiver 2018-2019 © Jean Paul Gaultier
Robe radiographie du défilé Jean Paul Gaultier haute couture automne-hiver 2018-2019 © Imaxtree

L'homme est une femme comme les autres

Une fois n'est pas coutume, et cela n'a rien d'anecdotique, le show haute couture de Jean Paul Gaultier démarre avec un défilé masculin d'une quinzaine de silhouettes. Les hommes sont seuls, sûrs d'eux. Puis les passages féminins débutent, ponctués ça et là de couples mixtes, le tout pour asseoir le concept encore flou de l'égalité homme/femme. Pour cela, le couturier brouille les codes, en maquillant et habillant les hommes en femmes, et retourne des situations sexistes trop souvent intégrées dans de nombreuses cultures. Ainsi, il en est fini de la femme objet. Chez Gaultier, elle est androgyne et assume ouvertement son leadership en menant à la baguette son "toy boy" qui marche quelques pas derrière elle. Au fil des silhouettes, la collection, presque intégralement conçue autour du noir et blanc, démontre une véritable cohérence dans la confusion des genres avec un dressing mixte, presque interchangeable, fait de pièces iconiques revisitées, déconstruites et détournées. La panoplie du cavalier est revue et corrigée, le smoking en prend pour son grade et le costume d'homme est totalement customisé. En effet, le pantalon à pince est découpé pour se transformer en short, alors que les tissus tubulaires des jambes muent en cuissardes. 
Quant aux cheveux longs, ils ne sont plus l'apanage des femmes et se portent au masculin comme au féminin en bijoux, sous forme d'une longue natte de cheveux ou d'une queue de cheval rattachée à une boucle d'oreille, un choker ou une boucle de ceinture.
Enfin, pour mettre fin aux inégalités homme/femme en tous genres, Gaultier libère les tétons. À l'instar des militantes féministes qui brûlaient leur soutien-gorge en 68, le créateur revendique le fait qu'une femme puisse avoir l'envie de ne pas en porter et qu'il ait injuste qu'un homme est le droit, lui, de se montrer torse-nu. "Free the nipple" pour tous !

© Imaxtree

Une fois de plus, Jean Paul Gaultier n'a pas eu la langue dans sa poche pour exprimer ses idées de tolérance, de liberté et d'égalité à travers les vêtements. Des revendications totalement dans l'air du temps à l'heure où Agnès Buzyn, ministre de la Santé, se bat pour l'arrêt du tabac en France, et où les femmes se soulèvent pour faire entendre leur voix dans une société où l'on est obligé de "balancer ses porcs".

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