Le luxe. A la vie, à la mort

Loin d'être superflu, le luxe est, comme disait Oscar Wilde, "absolument nécessaire". Production de l'imagination, il pose, dans la sphère marchande, les questions métaphysique et existentielle que l'art et la littérature posent ailleurs.

Le luxe est réfractaire à toute définition, hostile à toute classification. C’est qu’il est avant tout une affaire de représentations, et de représentations collectives, car il ne suffit pas pour qu’un produit soit donné comme de luxe qu’il soit rare et coûteux par exemple, mais il faut aussi qu’il soit désiré par un nombre relativement important de personnes. Que, d’une part, un produit de luxe se doive de raconter une histoire, souvent celle de la légende d’une marque et que, d’autre part, le créateur du produit impose ses goûts plus qu’ils ne lui sont imposés par ses clients achèvent de le poser dans l’imaginaire. Le luxe, de fait, répond à toutes les définitions possibles de l’imaginaire, mais plus encore à celle qui assure que l’imagination humaine représente, figure et symbolise les visages du temps et de la mort, afin de réduire l’angoisse existentielle qui est liée aux expériences du temps (Gilbert Durand). Or, il ne fait guère de doute que le luxe rentre bien dans cette caractéristique essentielle, l’angoisse existentielle, qui détermine les productions de l’imagination. Quand on convoque, à la fois, les projets des créateurs d’une maison de luxe ou les considérations des clients de ces maisons qui créent l’idée de luxe, elle est en effet particulièrement manifeste. Une maison comme Hermès est très illustrative. On sait en effet que le fondateur de la maison, Thierry Hermès, est né à Crefeld, près de Cologne, dans une famille protestante qui avait fui les persécutions religieuses, qu’il a été témoin des ravages des guerres napoléoniennes et est devenu orphelin à quinze ans. Or Jean-Louis Dumas, le Président du groupe jusqu’en 2006, n’a pas manqué, à l’occasion, de relier pour le moins les persécutions dont a souffert la famille à la création et au succès d’Hermès. En outre, c’est dans une relation au temps qu’il inscrit Hermès et le luxe : « La différence, c’est le rapport au temps ». Et  quand il cherche à définir cette relation plus précisément, il insiste sur le temps qui passe et le luxe qui lutte contre lui : « Le luxe c’est ce qui dure plus longtemps que vous ! ». Si l’on se place du côté du client, la relation au temps et à l’angoisse de mort semble tout aussi manifeste. Après le 11 septembre 2001, les ventes d’Hermès à l’inverse de beaucoup d’autres marques qui ne sont pas des marques de luxe, loin de s’affaisser, ont connu un bond significatif. Comme si, en quelque sorte, le rappel, dramatique, que la mort limite la vie suscitait le luxe qui la dépasse.