Série Antartique : Ushuaia, j'embarque !

L'Airbus de LAN atterrit enfin. Il est dix heures du matin à Ushuaia, Argentine. Après les dix-sept heures de vol de la veille (Paris/Amsterdam/Buenos Aires), me voici dans la capitale de la Terre de Feu. La ville la plus méridionale du globe.

Série Antartique : Ushuaia
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Une chambre du Ritz à l'atmosphère douillette, tons neutres et placards capitonnés de cuir blanc. © Francois Lefebvre / L'Austral

Foule contente d'être arrivée dans la municipalidad de la "fin del mundo". Fin d'un monde, en effet, celui que je connais, et porte d'entrée vers l'inconnu : le mythique Antarctique. Détroit de Magellan, Cap Horn. Je ferme les yeux. Mes ancêtres de Saint-Malo m'ont-ils donné le pied assez marin pour ce passage initiatique ? 

Les navires d'expéditions polaires partent d'ici pour affronter le passage de Drake, avant de gagner la Péninsule Antarctique (pas toujours : un bateau russe est prisonnier des glaces à l'heure où j'écris). Dans cet aéroport de province, on accède à de proprets baraquements. Partout, autour de nous, la Terre de Feu, ses sommets, ses plateaux désertiques, ses forêts géantes, qui ne ressemblent à rien de ce que l'on a vu auparavant. Ciels aussi vastes et tourmentés que l'horizon. Terre qui embrase l'esprit. Tout change de dimension. La Française que je suis se sent toute petite. Il fait frais, on me dit en espagnol qu'hier il neigeait, je sors la doudoune de mon bagage à main. Un peu lourd certes, mais providentiel. Toujours prévoir en cabine trousse de toilette et vêtements dès qu'il y a escale. Le pessimisme du voyageur est son meilleur passeport. Le peso argentin, la monnaie locale. Les douaniers confisquent tout produit alimentaire. Un Américain se voit chiper son paquet de chewing-gums. Une Australienne, la pomme qu'elle avait à la main. Reprise des bagages. Sauf le mien. 

J'ai passé la journée d'hier dans ma chambre de l'hôtel Emperador de Buenos Aires à téléphoner : Air France n'a pas transféré ma valise sur un vol KLM. Les deux compagnies (sœurs ? Pas tant que ça d'après mon expérience) promettent de "faire l'impossible". À la réception, des concierges beaux comme des anges du tango, et d'une gentillesse légendaire, m'aident à maîtriser le clavier (argentin et sibyllin) des ordinateurs du "Business Center" (mon iPhone est tombé en panne). J'espère avoir convaincu Air France et KLM de retrouver ma valise et de me l'expédier au "bout du monde", avant le départ du bateau pour l'Antarctique (appareillage de l'Austral prévu à 19h30)... Sinon, ce sera la banquise en jupette et sandales (30° degré à Buenos Aires, hier). 

Petit tour d'Ushuaia, maisonnettes de bois accrochées à des collines aplaties par le vent, une certaine aridité règne, un peu de tristesse aussi, on sent qu'on ne fait que passer, on appareille bientôt, un tour de ville et pfuitt. Ushuaya frissonne. Le tourisme est le nerf de la guerre, baie magnifique, vie chère, soixante-dix mille habitants, sept heures de décalage avec Paris, l'été. Nous sommes en été, me dis-je rêveusement, comme pour m'en persuader. Vents froids. Amarré fièrement à quai, voici enfin l'Austral. Le voyage n'est plus une idée : il prend corps avec ce navire polaire à la ligne effilée. Je marche à sa rencontre. Mes ancêtres corsaires et marins m'observent. L'Austral, dans le port d'Ushuaia ! Vision que je n'oublierai pas. Le navire est superbe. Assez mince et petit, pour se glisser là où les grosses croisières idiotes ne vont pas. Des hommes s'activent sur le quai. On charge. 

Je gravis la coupée. Des personnes en uniforme me serrent la main. Ma jupette ne semble provoquer aucune surprise. L'équipage accueille le passager. Un homme me serre la main. Je distingue quatre galons sur sa manche. "Je suis votre Commandant" confirme-t-il. Il est dix-sept heures. Je suis sur un petit nuage. Tout l'air beau ici. À bord ! L'aventure a une douceur de satin. À la réception, on prend mon passeport et on m'offre une coupe. Du Champagne. Je respire. La France, au bout del Mundo, ça fait du bien. Un garçon de cabine saisit mon bagage à main. "Vous n'avez pas de valise ?" me demande-t-il en anglais. "Lost", dis-je piteusement. Il me précède dans les coursives. Épuisée, je titube. Il me semble cependant que tout ce que je vois – ou aperçois dans mon vertige – est beau. Vraiment beau, c'est-à-dire, discrètement beau, le contraire de l'ostentatoire. On sent tout de suite à bord de l'Austral que règne l'art de vivre, c'est-à-dire le calme et la paix. La Sécurité commande ce navire. Le garçon pose mon sac. Il ouvre "ma" porte. Je crois rêver. Une chambre du Ritz... Atmosphère douillette, tons neutres, placards capitonnés de cuir blanc, meubles aux lignes raffinées, signées Roset. Plaids et linge fabriqués par Pierre Frey. Tout est blanc et taupe, comme l'ensemble du navire, coque comprise. Baie vitrée. Un balcon privé ! Je me précipite. Et comprends alors le concept fou de ce voyage. Je vais naviguer dans les régions les plus extrêmes et dangereuses du monde au cœur d'un confort cinq étoiles. Le Ritz sur glace. Défi intenable ? Nous verrons bien.

De mon fauteuil design, je contemple la paroi que pousse le garçon de cabine. Elle révèle une salle de bains tout confort. J'oublie la valise perdue. "Nous appareillons à 19 heures", précise le cabinier, toujours en anglais. Il s'appelle Sandue. Je lui souris. Louis Armstrong chante "Some times I feel like a motherless child". Je ne me sens pas orpheline. 

"Vous êtes chez vous", me dit Sandue en posant devant moi des orchidées.

 

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Auteur d'une dizaine de livres dont "Un amour de Sagan", traduit jusqu'en Chine, elle fut la plus jeune rédactrice-en-chef de France à la tête du magazine Playboy. Elle fonda le mensuel "Femmes" avec Robert Doisneau. Elle a reçu le prix du Premier Roman pour "Portrait d'un amour coupable" et le Prix Alfred Née de l'Académie Française pour "Une femme amoureuse". Grande voyageuse, elle livre pour le JournalDesFemmes.com une série de récits de voyage en Antartique à l'occasion d'une expédition polaire