Yann Arthus-Bertrand : "Human est plus fort que ce que je pensais"

Pendant trois ans, Yann Arthus-Bertrand a parcouru la planète pour recueillir les témoignages de milliers d'hommes et de femmes. Il en a tiré quatre films. L'une de ces versions est diffusée mardi 29 septembre, à partir de 20h55 sur France 2.

© Marechal Aurore/ABACA

Human, l’ambitieux film dans lequel Yann Arthus-Bertrand s’est donné pour objectif de raconter l’histoire d’hommes et de femmes, partout dans le monde, est diffusé mardi 29 septembre, à 20h55 sur France 2. Cette version, différente de celle projetée au cinéma depuis le 12 septembre, sera suivie par de nombreux extraits, retransmis toute la nuit. Devant la caméra du réalisateur et des journalistes de ses équipes, des anonymes confient leurs joies, leurs doutes, leurs peines. Nous avons rencontré Yann Arthus-Bertrand, le temps d’un entretien exalté.

Yann Arthus-Bertrand  © Marechal Aurore/ABACA

Le Journal des Femmes : Que signifie être "humain", pour vous ? 
Yann Arthus-Bertrand : C’est d’avoir fait ce film. C’est facile de réussir sa vie professionnelle, c’est beaucoup plus difficile de réussir sa vie d’homme. Suis-je un bon mari ? Un bon père ? Ai-je été un bon fils ? C’est savoir dire à ses enfants et ses parents qu’on les aime. Mon père est mort il n’y a pas très longtemps, je n’ai pas su lui dire ça et c'est un regret. Il y a des moments où ta part d’humanité doit être plus forte que tes craintes.

Les témoins de Human, peu habitués aux caméras, se sont-ils livrés facilement ?
Les gens qu’on a choisis étaient repérés sur place par des fixeurs. On a tous un truc à dire, mais il faut se lâcher et dans notre civilisation, surtout si tu es quelqu’un de connu, tu ne peux pas le faire. Mais quand tu es tout seul devant une caméra, quand tu es un intouchable en Inde et que quelqu’un s’intéresse à toi, ce qui ne t’es jamais arrivé, tu parles.

Comment avez-vous sélectionné les témoignages ?
Au feeling. Le film est une espèce d’énorme camaïeu de tous ces gens qui racontent leur vie. Il a fallu qu’on fasse une sélection et on l’a fait plus ou moins bien.

Parmi les 40 questions universelles que vous leur posez, vous leur demandez quel est l’événement le plus dur qui leur soit arrivé. Quel est le vôtre ?
Je n’ai pas envie de pleurer… [Marque une pause et reprends avec la voix qui tremble] Ma femme est malade, elle a Parkinson. Je vis avec elle depuis 10 ans, je l’aime, c’est compliqué et je la vois souffrir tous les jours. Ca m’empêche d’avoir l’esprit libre. Dans ma vie, il y a un truc qui m’emmerde, c’est ça.

Et votre plus belle joie ?
Ce film, parce que j’ai abouti à quelque chose.

Avez-vous eu un droit de regard sur les images tournées par vos équipes ?
Il n’y a pas un plan que je n’ai pas validé. Il y en avait un par exemple auquel les monteuses tenaient, celui de l’accouchement. Je trouvais ça un peu nunuche, mais je l’ai laissé. Personne n’aime les mêmes choses et je n’ai pas forcément raison sur tout. Je suis quand même celui qui décide parce que je suis le réalisateur et que je suis plutôt autoritaire comme garçon, mais j’aime partager et c’est un film de famille. C’est ça aussi le cinéma, c’est un truc à plusieurs. J’ai laissé une vraie liberté aux journalistes. Quand les gens ont du talent, tu les laisses faire.

A quel moment vous êtes-vous dit "j’ai tout ce qu’il me faut, j’arrête de tourner" ?
Quand je n’ai plus eu d’argent, même si je voulais continuer. D’ailleurs, on a dépassé les budgets.

Votre travail a tendance à tout sublimer, les paysages comme les hommes. Vous n’êtes jamais dégoûté ou déçu ?
Ce n’est pas vrai, il y a des tas d’ordures, le bidonville d’Haïti, on voit les agriculteurs qui travaillent à la main. On voit la beauté des paysages du Keny et en même temps les mecs qui travaillent dans une mine à Madagascar. On esthétise parce que c’est ce que font tous les photographes du monde. On a aussi sublimé les gens avec de belles lumières. Il n’y a pas d’un côté les gentils et de l’autre les méchants.

Y a-t-il eu une forme d’autocensure au cours de la réalisation de Human ?
On a interrogé des gens des camps de concentration. Un jour, on m’a raconté qu’on mettait les bébés vivants dans les fours et dans les chambres à gaz. Je n’y croyais pas, mais ça a vraiment existé et des gens ont été condamnés pour ça en Allemagne. Je ne l’ai pas mis dans le film parce que c’était trop violent.

En racontant ces histoires de vie, qu’espérez-vous provoquer chez le public ?
Les gens font ce qu’ils veulent. Nous, on est tellement dedans qu’on ne sait plus où on en est. Le film nous a un peu échappé. Il est même plus fort que ce je pensais.

Vous avez déjà d’autres projets ?
Non, parce que je veux vraiment accompagner ce film. Human m’a complètement vidé. On a tout donné et on a besoin de se reposer et de souffler un peu. Je suis envahi par ce film, par l’importance de ce qu’on a fait. Il y a un moment où tu sais que ce que tu fais n’est pas léger, que tu vas faire pleurer et réfléchir les gens. Quel plaisir de voir que ça fonctionne ! Bien sûr, il y a plein de maladresses dans ce film, je les vois, mais le fond est bien plus important que tout ça. On a mis le doigt sur quelque chose qui est vachement important.

Vous évoquez la question des migrants dans le film, un sujet qui fait écho à l’actualité. Qu’avez-vous pensé de la photo d’Aylan sur cette plage ?
C’est un gosse, d’accord c’est épouvantable, on ne va pas discuter, mais c’est vraiment dommage qu’il faille une photo comme ça pour comprendre le monde. Vraiment. 

Human, de Yann Arthus-Bertrand, 3h11. Diffusé mardi 29 septembre à 20h55 sur France 2. Au cinéma depuis le 12 septembre 2015.

Voir aussi :