Brigitte se met à Nues

Avec son nouvel album "Nues", Brigitte veut nous emmener au Palladium, boire du rock'n'roll sur des vieux hits à la gomme. On suivrait volontiers Aurélie Saada et Sylvie Hoarau à Paris ou à LA après avoir retracé avec elles dix ans d'amitié musicale et évoqué leurs combats personnels. Entretien éclairé avec un couple lumineux.

Brigitte se met à Nues
© Sophie Ebrard

Brigitte, c'est toujours aussi chic. Après dix ans d'amour en duo et en chansons, Aurélie Saada et Sylvie Hoarau dévoilent Nues, un troisième album tout en douceur. Leurs voix se mêlent avec l'énergie sensuelle qui les caractérise sur cet opus aux notes intimes. Un disque à l'image des villes qui l'ont vu naître : sentimental comme Paris, leur "joyeux bordel", solaire comme Los Angeles, où Aurélie a atterri un an avec ses filles pour "se créer des souvenirs".
En 2007, les deux chanteuses se présentaient au public en lui demandant Et vous, tu m'aimes ? et en ordonnant "Battez-vous". En 2014, elles jouaient le jeu de la gémellité sur A bouche que veux-tu et révélaient que "Les filles ne pleurent pas". Trois ans plus tard, elles sont donc "Nues" et nous déclarent être plus qu'un duo : "On part en vacances ensemble. Nos familles sont liées. On partage davantage que de l'amitié ou du travail. On est un vrai un couple." Interview avec un tandem sur la même longueur d'ondes.

"Nous détestons le cliché de la femme intrigante, du crêpage de chignon"

Le Journal des Femmes : Pourquoi vouloir vous mettre à Nues pour ce nouvel album ?
Brigitte
: On a toujours aimé les titres énigmatiques et à rallonge. Pour ce disque, Nues s'est imposé tout seul. C'est un album différent dans l'écriture. Aurélie vivait seule à Los Angeles, à 12 000 km, avec 9h de décalage horaire. Elle a osé beaucoup plus parler de l'intime : le rapport au père, à l'homme parti, à la difficulté d'aimer, à la douleur des enfants qui nous rend totalement dingues. C'est là qu'on a réalisé être vraiment un couple. Sylvie a laissé faire. Dans un couple, si on empêche l'autre d'être celui qu'il est, le duo meurt. On s'aime assez pour le comprendre.

Il n'y a que des femmes dans le clip de "Palladium". C'est important pour vous, la solidarité féminine ?
C'est notre quotidien, notre vie. Nous sommes entourées de beaucoup de femmes : des collègues, des amies de toutes générations. Les débats sont très ouverts, on parle énormément, on s'entraide. On se retrouve souvent à faire des dîners avec 14 femmes à table, sans le faire exprès. Si vous étiez passé chez Aurélie à Los Angeles, vous auriez vu à peu près la même chose que dans le clip de "Palladium". On déteste ce cliché de la femme intrigante, du crêpage de chignon, de la rivalité permanente.

Quelles femmes vous ont aidées à vous construire ?
On apprend de tous et de toutes. Aurélie a grandi avec une arrière-grand-mère et une grand-mère très fortes, une mère formidable. Les tantes de Sylvie ont été d'une grande importance et elle en a beaucoup ! Comme sa mère, qui s'est construite toute seule.

Vous n'aimez pas qu'on dise "les" Brigitte et vous en avez marre qu'on ne vous que parle de vos looks… Quelles réflexions sexistes vous agacent le plus ?
C'est comme si on disait "la" Juliette Armanet, ce n'est pas très sympa ! Le plus énervant, c'est quand on nous demande : "Qui s'occupe des enfants quand vous êtes en tournée ?". On ne pose pas la question à Johnny ou à Calogero. On a décidé de faire un métier qui prend du temps, comme la plupart des gens, et on organise la vie avec nos enfants. Comme tout le monde. Ah et aussi, cette fois où on nous a posé cette question : "Avec vos robes sexy, vos talons hauts et votre maquillage, vous n'avez pas peur qu'on vous prenne pour des connes ?"

© Sophie Ebrard

 

Que pensez-vous des scandales sexuels qui éclatent au grand jour, de la parole qui se libère ?
On assiste à une véritable prise de parole, à un mouvement solidaire. Qu'est-ce que c'est bien que les femmes racontent la violence et la souffrance de ce qui leur arrive. Cet étalage fait du bien, même si c'est très brutal. Le nombre de témoignages compte. Il faut élever le débat, trouver comment faire pour arrêter ça. Il faut s'exprimer pour les générations futures. Quand on plante un arbre fruitier, ce n'est pas pour soi, mais possiblement pour ses enfants.

"Qu'est-ce que c'est bien que les femmes racontent la violence et la souffrance de ce qui leur arrive"

En tant qu'artistes femmes, sentez-vous le devoir de porter un message féministe ?
Notre engagement, c'est de dire notre vérité. La lutte passe par l'intime. Quand Aurélie a écrit la chanson Je veux un enfant, elle ne réalisait pas que c'était un combat de parler de la difficulté de tomber enceinte, Pourtant, c'est la chanson qui fait le plus réagir. L'artiste est porte-parole malgré lui d'une époque, d'un style, de son histoire… S'il trouve un écho auprès du public, c'est qu'il fait bien son boulot.

Au moment de l'écriture, qu'est-ce qu'on attend du public ? Qu'il danse, qu'il chante ? On se projette déjà dans la réception du message ?
Nous pas trop. La première démarche quand on écrit une chanson, c'est se surprendre nous-mêmes. On hésite parfois à parler de certaines choses et on finit par le faire parce que c'est ce qui crée cette excitation, ce papillon dans le ventre, ce vertige nécessaire. Il ne faut pas se mettre de pression, parce que la première fois que vous écrivez, vous n'en avez pas. L'essentiel est d'être content de ce que l'on fait. On ne s'en veut jamais quand on sait que notre démarche est vraie.

© Sophie Ebrard

Etre à deux, c'est plus facile ?
C'est super d’être à deux, de vivre les bons moments avec quelqu'un qu'on aime. Pendant les coups durs, c'est formidable de partager ses craintes. Quand l'une est au plus bas, l'autre la fait remonter.

Les rumeurs disent que les artistes dans le tourment sont plus prolifiques : vous confirmez ?
Tout dépend de ce que l'on entend par tourment. Est-ce une sorte de folie fantaisiste, ou le fait de vouloir transmettre son vécu ? Peut-être que le chaos est fécond, peut-être que la résilience est formidable, peut-être que l'art de Frida Kahlo n'aurait pas été si fort et poétique sans ses névroses. Le récit des gens heureux est peut-être moins parlant. L'humanité n'est pas si heureuse que ça, on a besoin de se reconnaître dans les tourments des autres. Les artistes sont alors les porte-parole de ce que les gens n'arrivent pas à mettre en mots.

"Quand on se dispute, ça fait du bruit comme dans un film de Fellini"

 

Il n'y a jamais des moments où vous ne pouvez plus vous voir ?
On s'aime vraiment… On se dispute parfois et ça fait du bruit comme un film de Fellini, mais ça ne dure jamais. On cherche à comprendre pourquoi l'autre s'est emportée. S'aimer, c'est aussi se le dire, présenter ses excuses, comprendre la rage de l'autre. On se connaît bien, ça fait 10 ans !

Quel bilan faites-vous de cette décennie partagée ?
On n'en revient pas. Quelle chance on a eu de se rencontrer ! Les partenaires de vie, ça n'a pas de prix. C'est merveilleux une histoire qui marche. Nous sommes un vrai couple qui marche.

Vous avez trouvé votre équilibre en tant que duo. En tant que femmes, par quoi cet épanouissement est-il passé ?
Par le travail, en mesurant la chance que nous avons de faire un métier qui nous permet de nous livrer, de prendre la parole, d'hurler, de pleurer, de dénoncer, d'être les femmes que nous rêvions d'être petites, d"avoir vécu des choses dures et de n'avoir rien caché ou enfoui, mais plutôt d'avoir embrassé notre histoire pour en faire une force.

Nues (Columbia), le nouvel album de Brigitte est disponible depuis le 17 novembre.

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