Benjamin Biolay : "Chiara et moi, on restera à jamais un couple"

Benjamin Biolay revient avec "Volver", disque qui forme avec "Palermo Hollywood" un diptyque aux sonorités latino-américaines. A l'occasion de sa sortie dans les bacs le 19 mai, on a discuté avec le Superbe de son nouvel opus, de son rapport à l'alcool, de ses peurs (et même de bifle).

Benjamin Biolay : "Chiara et moi, on restera à jamais un couple"
© Karim Sadli

Un an après Palermo Hollywood, Benjamin Biolay dévoile son nouvel album,Volver. S'il n'est pas vraiment une suite du premier – mais plutôt dans sa continuité – cet opus emprunt de sonorités latines vient clore la parenthèse argentine de l'artiste. Tantôt mélancolique, tantôt chaleureux,Volver se joue des émotions et des genres. Mais c'est encore la chanteur qui en parle le mieux. Entretien.

Journal des Femmes : Palermo Hollywood et Volver sont complémentaires. Quel a été le processus de création ?

Benjamin Biolay : C'est une pulsion. Il y avait tellement d'émotions, de choses à raconter. C'est mon côté cinéaste frustré : j'aimerais bien qu'on voit tous les personnages, les décors, les lumières, les unités de temps et de lieu. Je sentais dès le début que Palermo Hollywood serait un double album, mais que c'était problématique pour mille raisons.

C'est clairement un album métissé. Qu'est-ce-que ça représente pour vous ?

"Je ne suis pas toujours mélancolique"

Ça signifie beaucoup : peut-être à l'image de la société, la musique se métisse et c'est sa seule issue, son seul salut. Et de tout temps elle l'a fait en France. De ces mélanges de rythmes venus des Caraïbes, d'Amérique latine ou du Nord, d'Angleterre, sont nés de grandes légendes de la musique française.

Volver est le titre éponyme de votre album. Pourquoi avoir choisi spécifiquement cette chanson mélancolique ?

 

Les chansons tristes existent et font partie des choses que je trouve jolies, mais je ne suis pas toujours mélancolique. Je l'ai écrite et enregistrée à Buenos Aires. C'est un texte profond sur les bords, il est sorti comme ça. C'est un peu transcendé par le son tango.


Vous chantez l'érotique "Encore encore" avec votre ex-femme Chiara Mastroianni. Etait-ce important pour vous de le faire avec elle ?

Je lui demandé si elle avait envie de la chanter avec moi. Elle a accepté, même si rien n'était fini. On aime travailler ensemble, je n'ai pas besoin de lui expliquer de quoi ça parle. On n'avait pas souvent fait de chansons "hot" tous les deux. C'était surtout spontané. Même si on n'est plus ensemble, on restera à jamais un couple, un duo.

Et comment avez-vous convaincu Catherine Deneuve de poser sa voix sur Happy Hour ?

Je lui ai expliqué que j'aimerais que ce texte donne l'impression d'avoir été samplé sur un vieux film. Elle a accepté et j'étais absolument ravi. Ça s'est fait dans le cadre familial, mais j'avais une vraie volonté d'entendre sa voix à ce moment-là.

On a les titres Happy Hour et L'Alcool, l'absence dans cet album. Quel est votre rapport avec la boisson ?

Il est négatif. Dans L'Alcool, l'absence on voit que ça provoque des sortes de crises de démence, de jalousie. C'est une façon non prosélyte de dire : "L'alcool est une drogue dure, soyez prudents."

Ça va mieux, donc ?

"J'ai des pulsions un peu nihilistes"

Dans l'ensemble, oui. Après, quand on a des pulsions un peu nihilistes… Quand on sent que ça ne va pas trop et qu'on va descendre, ce n'est pas la peine de s'accrocher bêtement. J'ai des moments de tristesse qui sont plus rationnels, parce que j'ai perdu un ami très cher. En revanche, je n'y ajouterai plus de substances. Je n'ai pas besoin de surligner le trait avec de l'alcool, des joints et des médocs. Il vaut mieux pleurer.

La tristesse ne fait-elle pas aussi partie du "champ lexical" de l'artiste ?

Ça fait plutôt partie de l'être humain. Quand on se met dans un état second après avoir reçu une mauvaise nouvelle par exemple, c'est pour en faire quelque chose. Il y a des moments où il vaut mieux juste accepter que l'on va pleurer avec une couverture et des Kleenex. Il n'y aura pas de chanson, mais demain il fera jour. Tout ne doit pas être prétexte à faire de l'art. Il y a des choses qui imposent elles-même leurs limites.

La chanson Arrivederci évoque la mort de votre ami Hubert Mounier [ex-chanteur de L'Affaire Louis Trio, décédé le 2 mai 2016 des suites d'une rupture aortique foudroyante à 53 ans, ndlr]. C'était cathartique ?

Ça s'adresse aussi à d'autres personnes : on entend dessus la voix de Marcello Mastroianni. C'est une façon d'être en interaction avec eux. C'est ma collaboration avec Hubert qui continue. Ce qui me fait chier, c'est de ne pas avoir son feedback. C'est une chanson que j'ai composée à Rome il y a un an, très peu de temps après son décès. Je commencais à gratter des accords et je me disais que ça lui aurait plu. Dans ce cas là, les choses sont spéciales, elles sont comme un réceptacle. Il faut trier et accepter, même si ça me fait de la peine de reparler de ça.

© Clarisse Canteloube

Paris revient souvent dans Volver, bien que vous soyez originaire de Lyon.

C'est mon quotidien, c'est là où est née ma fille [Anna, née en 2003 de son mariage avec Chiara Mastroianni, ndlr]. Du haut de mes 44 ans, c'est aussi l'endroit où j'ai le plus vécu. C'est aussi un moyen de ne pas employer le mot "France", qui malheureusement, est capturé par des gens qui ne s'en servent pas bien, qui ne l'aiment pas tant que ça. Paris c'est beau et très inspirant. J'ai fait une chanson dédiée à Lyon et cette ville reste mon jardin secret. J'ai un tel kaléidoscope d'émotions vécues là-bas que ce serait dur d'en faire des chansons.

En écoutant Pardonnez-moi, on peut penser à Aux armes, et caetera de Gainsbourg. Comment prenez-vous le fait d'être sans cesse comparé à lui ?

Je n'y avais pas pensé : ça partait d'abord de mon envie de collaborer avec l'artiste Miss Bolivia. C'est une chanson très "cuba reggae". Concernant Gainsbourg, on en est toujours au point mort. Par définition, une comparaison se fait avec deux personnes. Là il y en a une des deux qui ne pourra jamais donner son avis, donc ça m'embête, même si ça me fait plaisir.

Vous partez dans l'électro/trip hop avec le titre Le Nuage

"J'ai peur de l'intelligence artificielle"

Quand je décris un nuage noir, c'est quelque chose d'inquiétant, donc forcément robotique. Quand j'étais petit, j'avais peur de la bombe atomique. Aujourd'hui j'ai peur de l'intelligence artificielle, de la transhumanité, d'Elon Musk, des réseaux sociaux, des agences de renseignement. Quand j'écris une chanson et que je la veux anxiogène, je mets des sons de machines, de robots. J'adore leurs sons, mais ils me font peur.

Vous avez osé mettre le mot "bifle" dans le texte de cette chanson.

J'ai même mis un effet sonore pour la simuler, si on écoute bien. Je connais plein de femmes qui aiment les bifles, plein d'hommes qui aiment en mettre et plein de gens qui trouvent ça horrible, humiliant et antiféministe. Dans l'absolu, si elle n'est pas voulue, ce n'est pas top, mais à l'heure de la Kalachnikov, la bifle paraît bien petite.

Vous rappez sur le morceau Hypertranquille. Quel est votre rapport avec le hip-hop ?

Au début, c'était pour faire marrer ma fille, puis après j'ai trouvé ça cool. Pour moi, le rap fait partie de la chanson française, il n'y a pas de différence et ça ne date pas d'hier. Juste après l'album Ombre est lumière [de IAM, ndlr], Akhenaton a fait Métèque et Mat il y a 25 ans. Il y avait déjà cette forme mi-chantée mi-rappée. De même sur mon album A l'origine, il y avait cette envie. Je peux rapper, mais il y a plein de mecs qui le font mieux que moi. La dernière fois, ma fille écoutait une musique. Je lui ai demandé qui était le chanteur, elle m'a répondu "Maître Gims", alors que dans ma tête c'était un mec qui ne faisait que du rap. Tout est éclaté et il faut que ça continue.


Quels sont vos prochains projets ?

Je travaille en ce moment avec Bernard Lavilliers, qui comme moi fait de la musique métissée. J'ai encore une tournée à venir, mais pour le moment j'ai n'ai pas prévu de vrai album.

Comment choisissez-vous les artistes avec lesquels vous collaborez ?

Ce sont eux qui me choisissent, pas l'inverse, et c'est normal que ça marche dans ce sens-là.

Il y a quoi dans votre playlist ?

De tout. Dernièrement, j'ai écouté Joey Badass. J'aime bien le dernier album de Drake, More Life. J'écoute toujours autant les deux albums de Frank Ocean, Channel Orange et Blonde… En ce moment, comme je viens de finir Volver, j'ai écouté peu de musique. Il y a tellement de producteurs qui ont du talent. T'es en train de faire un mix, tu écoutes le dernier Drake et ya un moment où tu vas te dire que ce qu'il a fait est trop cool. Il faut quand même se fermer un peu.

Et avec tout ça, où trouvez-vous le temps de faire du cinéma ?

"Le cinéma fait partie de mon équilibre"

Malheureusement, je ne peux pas accepter de rôles trop gros au cinéma, mais c'est vraiment nécessaire pour moi. Ça fait partie de mon équilibre, de ne pas être musicien tout le temps. J'adore ça et je ne veux pas m'en passer, mais c'est parfois un peu dur pour l'état physique. C'est ma passion. Ça ne me laisse pas beaucoup de temps libre, mais je n'ai aucun regret.

Et votre oreille absolue, est-elle vraiment partie ?

Non… Je l'ai dit parce qu'on pense que c'est un truc fou. Le terme choisi, "absolu", ça fait super esbroufe. Je pense qu'il y a 50.000 personnes qui l'ont en France. Tous les gamins comme moi qui commencent tôt au conservatoire. A un moment, on reconnaît la note et on lui donne son nom. Je connais tellement de gens qui l'ont… Mais je ne m'en sers pas : c'est une galère d'analyser quand on créé.

On peut dire que vous êtes un artiste complet ?

Non. Je dessine comme un pied !

© Universal Music / Barclay

Volver de Benjamin Biolay, disponible depuis le 19 mai.

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