Tryo : "Pour nous, la France est de toutes les couleurs"

Quatre années se sont écoulées depuis leur dernier album. Avec "Vent Debout", Tryo revient à l'essentiel : des textes engagés sur des musiques simples et enjouées. Rencontre.

© Yann Orhan

"C'est l'hymne de nos campagnes, de nos rivières, de nos montagnes"… Qui n'a jamais entonné ce célèbre refrain ? Avec L'hymne de nos campagnes en 1998, le groupe Tryo lançait sa carrière et se revendiquait comme un groupe engagé à tendance écolo. Près de 20 ans plus tard, Manu, Daniel, Christophe et Guizmo n'ont rien perdu de leur phrasé légendaire et de leur joie de vivre. Avec Vent Debout, le groupe signe un retour aux sources réussi. Exit les instruments et arrangements complémentaires présents sur les précédents albums, place à l'essence-même du groupe : des guitares, des percussions, des voix et des textes engagés. Confidences.

Journal des Femmes : Pourquoi ce titre, Vent Debout ?
Christophe :
Cela fait écho à la période que l'on vit. Une période un peu transitoire, de crise à la fois économique, écologique et identitaire. Et en même temps, c'est une période où on a besoin et envie de changement, qui n'arrive malheureusement, que par les extrêmes. L'élection américaine en est un exemple criant. Face à ce discours extrême dominant, on avait envie de reprendre la parole. D'où ce drapeau de toutes les couleurs et de plein de nationalités différentes, qui n'existe pas encore… Ce drapeau et ce titre renvoient à ce vent qui nous arrive de face et contre lequel il faut lutter pour avancer.

Vous parlez politique, écologie, terrorisme… Vous n'avez jamais été aussi engagés.
Manu :
C'est un album très engagé même si nos textes l'ont toujours été. Comme n'importe quel citoyen, nous sommes affectés par le monde qui nous entoure et cela se reflète dans notre musique. Ces 10 dernières années, on a fait des albums très ouverts avec beaucoup d'instruments et d'arrangements. Pour Vent Debout, il fallait davantage mettre en valeur le propos. Nous sommes donc revenus aux sonorités essentielles, avec guitares et voix.

Christophe : Quand on s'est retrouvés en novembre 2015, on s'est dit qu'il y avait une parole humaniste et tolérante qu'on n'entendait plus aujourd'hui. Sur 13 titres, 12 sont engagés. Il n'y a qu'Adulescent finalement qui parle de nous, de notre enfance et adolescence que l'on retrouve à travers la musique.

C'est compliqué d'être un groupe engagé ?
Christophe :
On vit une période où on peut dire de moins en moins de choses. On a de la chance que la chanson reste un espace libre où on peut exprimer nos idées.

Guizmo : Sur les réseaux, des gens grognent, d'autres nous défendent… En tout cas, ça ouvre le débat.

Manu : Et même si on dénonce des choses, on fait attention à ne jamais tomber dans l'insulte ni la calomnie. Il faut avoir le courage de ses opinions, c'est notre cas.

"Notre public est multigénérationnel"

Les thématiques contrastent avec les mélodies, plutôt joyeuses. Une façon de mieux faire passer le message ?
Daniel :
Il y a toujours eu ce contraste entre la musique et le propos. On pense que le meilleur moyen de porter un message – aussi dur soit-il – est de l'associer à une musique légère.

Manu : On peut dénoncer ou mettre en évidence la gravité d'une situation, tout en restant optimiste. Le film Demain montre l'ampleur du désastre mais aussi des exemples concrets de personnes qui font des choses pour que ça change. C'est désespérément optimiste en quelque sorte.

Christophe : On fait aussi très attention à ça. Quand on a envie d'écrire sur le quinquennat de Hollande dans Souffler, ce n'est pas pour lui dire de dégager… On en profite pour rappeler les valeurs de la gauche, et dire que, même si elles ne sont plus représentées, elles existent toujours et que des personnes comme nous, continuent à les porter. Des phénomènes comme Nuit Debout ou Podemos sont la preuve qu'un discours et une parole ont envie d'être réappropriés. Mais comme dans toute période de transition, il faut rester optimiste.

Pour cet album, vous vous êtes plus concertés que d'habitude…
Christophe :
Avant, Guizmo et moi arrivions avec des morceaux déjà écrits. Là, nous avons mêlé nos écritures, ce qu'on avait rarement fait en 20 ans.

Guizmo : Il y avait aussi de la complaisance. On s'appelait pour parler des titres, si ça plaisait aux autres, c'était que le morceau avait du sens. On a chacun fait des concessions au final, mais on a zéro regret.

La tournée a commencé avant la sortie de l'album. Comment a réagi le public aux nouvelles chansons ?
Christophe :
Je crois qu'ils ont compris qu'on avait quelque chose à dire (rires). On a choisi des morceaux importants pour nous comme On nous rassure, Souffler, Rassurer Finkielkraut, ou encore Le Petit Prince. Des titres forts et qui ont un message direct.

Comment a évolué le public de Tryo ?
Christophe :
C'est un public multigénérationnel. Il y a ceux qui nous suivent depuis le début, qui ont eu des enfants qui nous écoutent et qui viennent avec eux… Les enfants qui faisaient écouter aux grands-parents, les grands frères aux petits frères… En concert, on se retrouve avec des familles entières, c'est magique.

© Yann Orhan

Dans Souffler vous dites "on nous a beaucoup parlé souvent pour ne rien dire" puis "éléphants fatigués devraient laisser la place". Vous trouvez qu'il n'y a pas de sang neuf dans le paysage politique français ?
Christophe :
Quand tu regardes la présidentielle américaine, on a un Trump qui amène un nouveau discours qui n'existait pas jusqu'à maintenant. En face, Hillary Clinton s'accroche au pouvoir depuis 40 ans. On pourrait comparer cela à l'ensemble de la classe politique française… Quelques personnalités issues de la société civile apportent des solutions et ce sont elles qui pourraient renouveler cette classe politique.

Vous craignez les élections de 2017 ?
Christophe :
On partage cette inquiétude dans l'album mais il faut rester optimiste et ne pas partir perdant. Notre rôle, ce n'est pas de commenter la vie politique mais de réaffirmer les valeurs auxquelles on croit. Si des personnalités de droite ou de gauche sont prêtes à défendre des valeurs de tolérance, d'ouverture, écologiques, on sera ravis. Utilisez les valeurs défendues par Tryo, les politiques !

Manu : Dans l'album, il y a une chanson qui s'appelle Rassurer Finkielkraut. C'est un homme qui est a priori, d'une intelligence supérieure, qui aime la France, la culture et la langue française comme nous, et pourtant il regarde dans le rétroviseur. Il offre une vision passéiste, paranoïaque, repliée et dépressive de la France. Nous, on voit tout le contraire : une France de toutes les couleurs.

Dans Le Petit Prince, vous évoquez la crise des migrants…
Manu :
On préfère parler de réfugiés car nous sommes tous migrants. D'ailleurs, Daniel est migrant et réfugié à la fois. Aujourd'hui, il y a une peur de l'étranger. Les gens oublient que ces personnes fuient des bombes… En Allemagne, ils ont reçu un million de réfugiés et tout va bien alors qu'en France, on en reçoit 20 000 et on a peur.

Guizmo : La France d'aujourd'hui est issue de l'immigration. On devrait donc encore plus accepter les gens venant d'ailleurs car c'est ce qu'on est et ce qui nous enrichit. C'est l'acceptation de l'autre qu'on revendique dans cet album.

Christophe : Dans ce titre, c'est un enfant qui parle. Comment lui expliquer l'inexplicable ? Que des personnes fuient la guerre au péril de leur vie, en quête de paix, et que, de notre côté, on les fait passer pour des gens qui viennent manger notre pain et profiter du régime social de la France ? C'est intolérable ! Puis, il ne faut pas oublier que demain, les réfugiés, ce sera peut-être nous. Nous serons des réfugiés climatiques ou économiques. Qu'est-ce qu'on fera à ce moment-là ?

"Aujourd'hui, L'Hymne de nos campagnes 
résonne différemment"

Dans Qatar 2022, vous dites "elle a bon dos la coupe immonde si elle justifie l'esclavage". Une thématique dont peu d'artistes parlent…
Guizmo :
Le Qatar, d'une manière générale, s'est construit sur l'esclavagisme, et cette coupe du monde encore plus. Il ne faut pas oublier que des centaines de gens, à qui on a pris les papiers en arrivant, sont morts en construisant les infrastructures. Dans la chanson on dit que "le Qatar peut  même s'acheter l'hiver" car la FIFA envisage de déplacer cette Coupe du Monde de juin à l'hiver à cause des températures. C'est une aberration et en même temps, c'est la Coupe du Monde… T'es obligé de regarder !

Christophe : On sait qu'il y a de la corruption dans les bas-fonds de la FIFA… Là, la différence, c'est que c'est aux yeux du monde. Des documentaires en parlent, le monde entier le sait, mais personne ne dit rien. Le Qatar a des intérêts partout qu'on en oublie l'horreur de ce régime. Mais 2022 c'est encore loin. Il faut se battre et dénoncer les personnes qui ont reçu des millions.

Guizmo : Pour nous, c'était un plaisir de se faire le Qatar et d'en parler.

Vous parlez pollution des océans dans Watson, surconsommation dans Obsolète et dites que "notre Terre si jolie va tourner à l'envers, dommage" dans Sauvage… L'écologie fait partie de l'ADN de Tryo.
Guizmo :
C'est un thème qui nous préoccupe depuis toujours, encore plus depuis qu'on est parents. Il y a 20 ans, on parlait du réchauffement climatique en concert en disant qu'on prendrait bientôt 2 degrés. Aujourd'hui, on y est. Quand on chantait L'hymne des campagnes, les gens nous prenaient pour des babas cool qui chantaient avec leurs guitares au pied d'un arbre. Aujourd'hui, ce titre résonne complètement différemment. Il y a un combat à mener et il ne faut surtout pas baisser les bras.

Finalement, l'espoir c'est Chanter et vivre cette amitié qui dure depuis plus de 20 ans ?
Guizmo :
C'est sûr que c'est source d'espoir, de plaisir, de bonheur et de partage de plein de valeurs qu'on revendique. On chante ensemble depuis 20 ans, malgré nos divergences d'opinions et goûts musicaux, et les tempêtes qu'on a pu vivre.

Manu : La gratitude est un sentiment qui domine au sein de ce groupe.

Christophe : L'espoir, c'est aussi de se dire qu'on défend des valeurs, qu'on les chante et qu'on n'est pas les seuls à les partager.

Une question qu'on ne vous a jamais posée ?
Christophe :
Ce qu'on ne fait pas en interview, c'est nous critiquer. On pourrait nous demander si notre discours n'est pas un peu naïf, un peu rêveur ? J'ai envie de dire que quand tu poursuis un idéal, il y a forcément de la naïveté…

"Vent Debout", le nouvel album de Tryo © Sony