Emeli Sandé livre ses maux

Après un premier album couronné de succès, Emeli Sandé est de retour dans les bacs avec "Long Live The Angels". Rencontre avec l'artiste britannique.

© Mercury

Il aura fallu quatre années pour qu'Emeli Sandé revienne dans les bacs. Quatre années au cours desquelles l'artiste qui n'était pas prête à gérer ce succès fulgurant, s'est éloignée des projecteurs et recentrée sur elle-même. Quatre années pendant lesquelles Emeli Sandé a également essuyé un douloureux divorce et s'est envolée en Zambie en quête de ses racines. Sans pour autant s'éloigner totalement de la musique, sa raison de vivre. "Ecrire une chanson m'est plus facile que parler" nous confie-t-elle. Avec Long Live The Angels, défini comme un "long voyage" par l'artiste, Emeli Sandé renaît et se livre comme jamais. Confidences.

Journal des Femmes : Quatre ans se sont écoulés depuis votre premier album. Qu'avez-vous fait tout ce temps ?
Emeli Sandé : 
J'ai voyagé dans le monde entier… En fait, je voulais retourner à la vie normale. Pour être une bonne parolière et une bonne interprète, il faut avoir des choses à raconter. Ma carrière et ma musique ont mis ma vie entre parenthèses. Je souhaitais la remettre au premier plan, la vivre à 100% et apprendre sur moi-même pour pouvoir écrire de nouvelles chansons.

Comment avez-vous vécu votre célébrité soudaine ?
Je n'y étais pas du tout préparée. Je suis reconnaissante que ma musique ait touché autant de personnes, c'était excitant mais le rythme était soutenu. Pour quelqu'un d'aussi introverti que moi, c'était difficile à gérer. Je ne savais pas où je mettais les pieds et je n'étais pas vraiment à l'aise. Aujourd'hui, j'aborde les choses plus sereinement.

Si vous pouviez remonter le temps, feriez-vous les choses différemment ?
Tout ce qui m'est arrivé est incroyable et je ne regrette rien. Je me serais peut-être un peu plus détendue lors de mes week-ends de repos notamment. A l'époque, je cherchais à écrire encore et encore, je n'arrêtais pas. J'aurais aimé passer plus de temps avec ma famille.

Parlez-moi de ce nouvel album Long Live The Angels.
Il n'y a pas de fil conducteur dans l'album, si ce n'est la soul qui lie l'ensemble. J'ai choisi les titres que je préférais et qui me correspondaient le plus sans penser à un ensemble. Les chansons reflètent avant tout des émotions et je ne les ai pas trop travaillé de peur de les dénaturer. J'ai collaboré avec beaucoup de musiciens assez proches que j'admire. C'est un disque qui s'est fait naturellement…

Vous criez votre rage dans Hurts, le premier extrait de l'album.
Chanter des émotions est un exercice facile pour moi, alors qu'en parler est impossible. Hurts est une explosion. J'ai l'air d'une femme forte mais c'est une carapace que je me suis construite. Il m'arrive d'avoir mal comme tout le monde. Dans cette chanson, je parle de la fin de mon mariage bien sûr, mais aussi de tous ces moments où on a juste envie de dire à quelqu'un de nous laisser tranquille, de partir, car cela fait mal. C'est l'une des leçons que j'ai appris ces dernières années : dire ce que je pense, extérioriser mes envies.

Vous parlez d'une liberté retrouvée dans Breathing Underwater. Est-ce que vous vous sentez libre aujourd'hui ?
Je me sens libre avec moi-même, libre de mener ma carrière comme je l'entends, de m'exprimer comme je le souhaite… L'album est un long voyage qui raconte la vérité. Je me sentais parfois un peu désabusée. Il raconte ma renaissance en quelque sorte. Je voulais qu'il soit positif et qu'on se sente bien en l'écoutant.

Vous vous êtes rendue en Zambie en 2014 pour rencontrer votre famille. En quoi ce voyage vous a affectée ?
C'était la première fois que je rencontrais ma famille de là-bas, c'était super ! Ce voyage a changé ma vie et c'est l'une des raisons de mon sentiment de liberté actuel… Vous savez, j'ai grandi en Ecosse, dans une ville où il n'y avait pas de communauté zambienne et j'étais donc la seule jeune fille noire de peau. Aller en Zambie m'a fait me sentir chez moi. J'avais l'impression d'appartenir à ce pays. Après ce voyage, je me suis sentie bien aussi bien spirituellement que personnellement.

Vous ne vous sentiez pas chez vous en Ecosse ?
Je me sentais comme une étrangère. J'avais des amis mais j'étais différente. Je me demandais qui j'étais. En Zambie, tout le monde chantait et faisait de la musique, du Gospel… J'ai enfin compris qui j'étais.

Votre père et quelques cousins vous accompagnent sur le titre Tenderly
On a fait quelques enregistrements dans notre village en Zambie. On les a retravaillés puis intégrés dans cette chanson. Quand j'écoute ce titre, cela me renvoie sur place. Ce voyage était une période importante de ma vie, il fallait qu'il soit présent dans l'album.

Qu'est-ce qui vous a le plus marquée ?
J'ai vu des femmes travailler et prendre soin des enfants du village… On ne voit pas ce genre de femmes fortes dans le monde occidental, surtout dans les médias. Ces femmes aimantes, passionnées, fortes, m'ont beaucoup inspirée. J'espère être un jour aussi forte qu'elles.

Sur Instagram, vous avez dévoilé un titre en hommage aux violences raciales aux Etats-Unis…
J'ai grandi en écoutant Nina Simone. Le fait que sa musique soit aussi influente, porteuse d'un message, fasse partie d'une culture et aide les gens m'a toujours marqué. J'ai toujours été confrontée à des situations qui m'ont touchée et émue. Quand je vois ces violences envers les noirs, ça me brise le cœur car la victime est mon frère, mon père, moi. Il fallait que j'extériorise ce que je ressentais. Je me suis donc mise au piano et c'est venu tout seul.

"M'exprimer dans mes textes est plus facile que parler"

Avez-vous été confrontée au racisme dans votre vie ?
Au quotidien, je suis consciente d'être parfois traitée différemment à cause de ma couleur de peau. Je me vois avant tout comme un être humain mais il faut être réaliste. Le racisme ne cesse de prendre de l'ampleur et ce, dans le monde entier. C'est effrayant de voir que Donald Trump est toujours candidat malgré ses propos (l'interview a été réalisée quelques jours avant l'élection américaine, ndlr). On sent une escalade de la violence, on la voit partout, aux infos, dans la rue… J'espère juste que la musique aidera les gens à ouvrir les yeux.

Vous avez posté une photo de vous, un carnet et un stylo à la main, dans Central Park en précisant "être au bureau". Quel est le meilleur moment pour écrire ?
Il faut avant tout être détendu et ne pas trop réfléchir. Ecrire une chanson est un procédé mécanique. J'essaie de le faire le soir quand je suis calme et sereine. M'exprimer dans mes textes est plus facile pour moi que parler.

Quel est votre premier souvenir musical ?
Je devais avoir 3 ans et je me rappelle avoir entendu une harmonie pour la première fois. Entendre trois voix superposées pour ne former qu'une m'a littéralement bluffée. Je suis tombée amoureuse de la musique en écoutant ça.

Vous avez un tatouage représentant Frida Kahlo sur votre bras droit. Pourquoi ?
J'ai vu son portrait pour la première fois à l'âge de 16 ans et ça m'a marqué. C'est comme pour Nina Simone. Il y a tellement de force et de confiance dans son regard que je me suis dit que je voulais être comme ça plus tard. Avoir assez confiance en moi pour accomplir quelque chose de magnifique. Quand j'ai déménagé à Londres, j'ai arrêté la médecine pour me lancer dans la musique et je me suis tatoué son portrait. C'était une sorte de déclaration qui me poussait à ne pas baisser les bras. 

"Long Live The Angels", nouvel album d'Emeli Sandé © Mercury