A-WA : "La musique constitue la bande-son de l'Histoire"

A-WA, c'est le trio coloré composé par les sœurs Haim. Tair, Liron et Tagel sont israéliennes et entonnent en arabe des chants yéménites sur fond de hip-hop et d'électro. Irrésistible pour groover avec le sourire. De passage à Paris pour réveiller le Fnac Live, ces boules d'énergie nous ont parlé mélange des cultures, liberté et optimisme. Un bol d'air frais en pleine canicule.

© Tot ou Tard

Le Journal des Femmes : Pourquoi ce nom, qui veut dire "oui" en arabe ?
Tagel : Ça reflète notre son et notre énergie. Nous voulons apporter du positif pour rendre les gens heureux. C'est comme un appel pour remonter le moral : "Allez !", "Tout va bien !"

Liron : On peut aussi le voir comme une célébration : "Ay wa !". Et puis on dit "oui" à la liberté d'être qui nous sommes. Que vous soyez femme, homme, transgenre, juif, musulman, chrétien, célébrez votre personnalité. Nous unissons les gens grâce à notre musique sans pour autant prétendre apporter la paix. Les gens nous demandent si nous allons pacifier le Moyen-Orient. On n'avons pas cette prétention.

Tair : C'est beaucoup nous demander... Et si nous commencions par danser tous ensemble ? Ecouter de la musique ? Accepter les différences ? Nous ne prêchons rien, nous appelons à l'ouverture aux autres.

En quoi le mélange des influences est important pour vous ?
Liron : Nous sommes israéliennes et nos grands-parents viennent du Yémen. Nous sommes tombées amoureuses de cette culture. Les musiques, les mélodies, le phrasé, les bijoux, la nourriture... Tout est si riche ! Nous avons grandi avec pour habitude d'entendre ce langage secret entre nos grands-parents, quand ils parlaient arabe. Comme on ne le parlait pas, ça sonnait comme de la musique pour nous.

Tair : Ce mélange, c'est ce que nous sommes. Nous nous inspirons aussi de la culture occidentale : on s'approprie de la pop, du hip-hop. C'est comme ça que nous nous exprimons le mieux. Nous pouvons être des rockstars juste en faisant ce que nous aimons.

Vous avez été découvertes sur Internet et là tout s'est emballé : comment avez-vous vécu cette célébrité soudaine ?
Liron : Nous avons tourné le clip de Habib Galbi dans le village où nous avons grandi. Très fières du résultat, nous l'avons partagé sur Internet pour voir la réaction des gens. Sans vouloir trop en dire, nous avons juste averti qu'on apportait un son frais venu du désert. Si vous faites quelque chose que vous aimez, les gens le sentent et se sentent connectés.

Tair : Recevoir de beaux commentaires du monde arabe, d'Europe ou des Etats-Unis est toujours excitant. Maintenant que nous avons enregistré notre album en France, ça nous fait du bien de savoir que les gens peuvent acheter cet objet concret pour apprécier la musique. Je crois que le public est content de vivre une expérience. Pendant nos concerts, il s'amuse parce que nous jouons aussi sur l'aspect visuel avec nos tenues. C'est comme créer un monde que nous appelons A-WA.

Parlons de votre style, très réfléchi et coloré...
Tair
 : C'est comme un jeu, nous nous amusons avec le mélange des sonorités comme avec la mode. Nous adorons mixer les cultures pour offrir au public une expérience globale. Ce n'est pas que de la musique, c'est un mode de vie.

Liron : Si vous voulez raconter une histoire correctement, il faut aller jusqu'au bout. Quand nous chantons une chanson, nous accompagnons la parole aux gestes, au style. Cette théâtralité fait partie de la culture yéménite. Avec la tradition, les gens imaginent quelque chose qu'on ne doit pas toucher. Pourquoi pas ? Au Yémen, les femmes apprennent à leurs filles à chanter différemment et ça évolue à travers les générations. Nous, on modifie des chansons traditionnelles pour les rendre actuelles. C'est la meilleure façon d'ancrer les traditions dans l'Histoire.

Voudriez-vous chanter en hébreu ou en anglais ?
Liron
 : Nous l'avons fait pendant des années. Mais pour cet album, nous voulions quelque chose de clair et net plutôt que de partir dans tous les sens. Nous devions commencer quelque part et nous avons choisi nos racines. Pendant longtemps, les femmes yéménites ne pouvaient pas lire ou écrire. Alors elles communiquaient entre elles en chanson, de mère en fille. C'était une vieille tradition, que nous nous sommes appropriée.

Comment votre musique est-elle perçue par la communauté ?
Tagel
 : Les gens sont très contents, fiers et encourageants. Certains doivent sûrement nous critiquer, ne pas se sentir connectés à ce que nous faisons, mais nous ne nous focalisons pas dessus.

Tair : Nous ne demandons pas la permission de faire ce que nous aimons. Rester dans la tradition pure n'a aucun intérêt à nos yeux puisque ça existe déjà. Nous voulons apporter quelque chose de nouveau.

Liron : Nous avons la chance de vivre dans un pays très moderne. Nous pouvons parler, nous exprimer franchement et poursuivre notre rêve. Nous n'avons pas peur de répandre aussi loin que nous pouvons ces histoires de femmes, de liberté… La communauté yéménite d'Israël est plutôt ouverte, mais il n'y avait pas de figure féminine mise en avant à part la chanteuse Ofra Haza. On nous compare parfois à elle, c'est un beau compliment.

Quand avez-vous commencé à vous intéresser à la musique ?
Tair : Notre père voulait être musicien et la maison était toujours pleine de musique. Nous avions des claviers, des darboukas, des guitares... Nos parents nous chantaient souvent des chansons. Et les prières de notre grand-père sonnaient comme une mélodie pour nous. Il avait cet accent yéménite très mélodieux. C'est en partie comme ça que nous avons commencé à nous imprégner de la musique.

On parle de dance yéménite... Comment définissez-vous votre son ?
Tair : J'aime parler de flok'n'beats parce c'est de la musique folklorique, mais avec des beats hip-hop, électro…

Tagel : C'est dur à définir…

Liron : Parce que la musique se ressent, c'est difficile à catégoriser. C'est du A-WA quoi (rires) !

Vous avez été découvertes sur Youtube et vous vous produisez au Fnac Live, festival gratuit : vous accordez de l'importance à ce que la musique parvienne à tous ?
Tair
: Il est très important que la musique reste accessible et gratuite, mais il est aussi primordial que les musiciens puissent gagner leur vie. C'est intéressant de voir comment combiner les deux. Les réseaux sociaux et Youtube permettent de répandre la musique gratuitement, mais l'industrie peut s'améliorer et rendre la vie plus facile aux artistes, les protéger, leur accorder une reconnaissance financière en plus de la popularité.

Tagel : Comme toute la culture, la musique a un vrai impact sur la société. Elle constitue la bande-son d'une période de l'histoire. Elle donne un sens au monde dans lequel nous vivons.

Qu'écoutez-vous ?
Toutes ensemble
: Kendrick Lamar, Pharrell Williams, Frank Ocean, Stromae et des vieux trucs dont on ne se lasse pas : Michael Jackson, Beach Boys, Paul McCartney, Captain Beefheart...

A-WA, en concert au Fnac Live le 21 juillet 2016 à 18:45

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