Jeanne Added, au fur et à mesure

Jeanne Added, révélation musicale de 2015, remplit les salles françaises avec son chant magnétique. Ses sons rock, mélodieux et sublimes ont résonné à l'Olympia le 25 janvier 2016, avant de la mener en tournée dans tout le pays. Interview dans l'air du temps.

© Marikel Lahana
Jeanne Added © Marikel Lahana

Elle a la peau et les cheveux aussi pâles que sa voix est pure. Jeanne Added, 35 ans, artiste au look irrésistiblement boyish, clame que la guerre arrive depuis plusieurs mois. A War is Coming, son hymne entêtant, a subjugué critique et public au moment de la sortie de son premier album Be Sensational. Depuis, cette cheffe de bataille musicale enchaîne les dates et tourne dans toute la France. Elle a rempli la Cigale et l'Olympia.
Dans un café aux abords du canal Saint-Martin, la Rémoise passée par la Royal Academy of Music de Londres se réveille doucement. Signe extérieur de ce rapport au temps qui la caractérise. Jeanne Added aime aller à son rythme, poser ses mots avec réflexion. Elle se raconte.

Après 10 ans dans le jazz, votre premier album solo, entre rock et électro sombre, donne l'impression d'un coming-out musical. Peut-on parler d'éclosion ?
Une chose est sûre : je n'ai jamais été aussi heureuse. J'ai adoré faire du jazz et je me suis donné les moyens, au moment où ça ne me convenait plus, de changer de registre. C'était la première fois que je me posais la question de savoir quel style me plaisait. Avant, je suivais le courant. 

Pourquoi cette remise en question ?
Chanter la musique des autres ne me suffisait plus. Je voulais écrire et interpréter quelque chose qui me ressemble davantage. Sans être privée de liberté, j'avais besoin d'entrer en contact avec moi. 
J'ai toujours aimé faire de la musique et j'ai eu la chance d'avoir accès à ce mode d'expression très tôt. Certains sentent tout de suite qu'ils ont des trucs à raconter, ça m'a pris plus de temps.

"Je trouve des solutions musicales à des trucs plus intimes"

D'où viennent ces "trucs à raconter" ?
Pour ce disque-là, j'ai puisé l'inspiration dans mon for intérieur. J'ai eu besoin de mettre les mains dans quelques nœuds pour y voir plus clair. Mon mode de travail, c'est de trouver des solutions musicales à des choses plus intimes.

Pourquoi l'anglais ?
C'est venu naturellement : le son, la langue, correspondent mieux à la musique que je voulais faire. Avec l'anglais, une petite distance est possible. Tu peux écouter les paroles ou non, ce qui est moins le cas en français.

Be Sensational sonne comme une résolution. C'est le cas ? 
C'est venu de manière tout à fait triviale avec le graphiste, Jérôme Witz. Il avait fait un essai de pochette avec ce titre qui figure sur l'album et ça m'a frappée quand je l'ai vu. J'aimais bien l'idée de ce truc un peu flamboyant qui raconte une lutte pour la confiance, le fait de se donner l'opportunité d'être un peu plus que ce qu'on croit être. Ou d'essayer…

Vous y arrivez ?
Ça dépend des jours, comme tout le monde. "L'important c'est de participer", comme on nous disait petits. Je crois sincèrement qu'on a tous beaucoup de lumière à l'intérieur et que des choses dans ce monde nous empêchent d'y avoir accès.

Comment définissez-vous votre musique ?
C'est de la pop, parce qu'il y a des mélodies et un peu d'harmo, c'est de l'électro, parce qu'on a bossé sur ordi et c'est du rock, parce que sur scène il y a beaucoup d'énergie. iTunes nous classe dans "alternative", mais je ne sais pas ce que ça veut dire.

 

Avec quels artistes avez-vous grandi ?
Avec les disques de mes parents : Higelin, Bob Dylan, Janis Joplin… Enfant, j'étais une grande fan de West Side Story, que j'écoutais en boucle. Puis j'ai découvert Michael Jackson et Prince, Portishead. Je devais avoir environ 14 ans. J'ai aussi évidemment écouté beaucoup de jazz, tout ce qui se faisait quand j'étais ado. Ces dix dernières années, je me suis bercée au RnB et au rap. En terme d'énergie je suis plus Liars que RnB, mais c'est ce que j'écoute le plus.

Les médias avaient prédit 2015 comme "votre année", vous validez ?
J'ai du mal à répondre à ça. Pour moi c'est mon année évidemment : sortie de mon premier disque, tournée gigantesque… sans prétention, c'est énorme ce qui s'est passé. Je serais bien incapable de dire pour le reste des gens, mais je suis sûre que non (rire).

Pourtant, vous allez faire l'Olympia, ce n'est pas rien !
J'ai peur que ce soit vide. J'essaie de ne pas y penser, mais ça me semble un peu démesuré ! Je suis assez impressionnée. Chaque chose en son temps…

C'est votre leitmotiv ? 
Oui, j'aime bien. Le temps passe toujours à la bonne vitesse. Il a souvent eu raison pour moi, ce qui ne m'a pas empêchée de lutter avec lui. Aujourd'hui, je lui fais confiance parce que je sais que les choses arrivent quand on est prêts. Nous n'avons pas tous le même rythme, ça ne sert à rien de se comparer, de regarder quand les autres sortent leur premier album par exemple. Même si je l'ai fait…

 

Comment vous sentez-vous dans ce milieu où tout va si vite ?
Je me sens vraiment vieille (rire). On en parle souvent avec mon ingé son, c'est marrant comme tout s'adapte à notre rythme. Pour nous, tout reste cohérent.

On a l'impression que vous êtes plus cérébrale qu'instinctive…
Je suis les deux ! J'essaie de suivre à fond ce que j'ai dans le ventre. La réflexion sert à entrer en contact avec ce qu'on ressent vraiment. Il faut se donner le temps de comprendre, de dormir, de prendre des décisions… Les quelques fois où je suis allée contre mes instincts, je l'ai regretté. C'est long
, il faut de la confiance en soi, de l'expérience pour s'écouter. C'est ce qu'il y a de plus difficile.

"J'ai un petit côté midinette"

Verdict de cette instrospection : à quoi aspirez-vous ?
J'ai un petit côté midinette, j'ai tendance à être un peu fan… mais j'ai appris ces derniers temps qu'il valait mieux ne pas réfléchir en ces termes pour être heureuse. Donc mes aspirations sont plus tranquilles qu'avant : écrire de la musique et trouver du temps pour le faire. J'essaie de vivre au jour le jour plutôt que de me projeter dans le futur.

On dit de vous que vous êtes "placide", "impassible"...
Rires : C'est étonnant qu'on me trouve mystérieuse alors que je me confie facilement. Raconter ma vie privée n'a aucun intérêt, je ne suis pas la bonne cliente pour ça. Et je peux être fofolle, mais avec mes copains !

Donc, en tant que fofolle, quel est le truc le plus rock'n'roll que vous ayez fait ?
Je me suis pété la lèvre avec un micro sur scène, aux Eurockéennes. Quand je suis allée voir les pompiers, ensanglantée, les mecs voulaient faire un selfie ! Puis les techniciens du coin m'ont dit "moi je me suis pété toutes les dents, c'est le rock'n'roll ça chérie" et j'étais hyper contente de m'être ouvert la lèvre. Moi qui n'ai pas de tatouage…

Une dernière question : quel est votre premier souvenir musical ?
D'avoir vu Carmen de Bizet à la télé. On m'a rapporté que j'ai dit vouloir être forte comme Carmen. J'avais 4 ans.

Jeanne Added, en tournée dans toute la France jusqu'au 25 mai.

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