Golshifteh Farahani : "Je peux faire la guerre ou faire tomber les hommes en une minute"

Golshifteh Farahani joue un agent secret en cavale dans "Le Dossier Mona Lina", au cinéma le 4 juillet. Un personnage de femme exilée de force qui n'est pas sans rappeler l'histoire de l'Iranienne arrachée à sa terre. L'actrice de 34 ans admet être un "caméléon" et refuse catégoriquement d'être enfermée dans des cases. Entretien avec une fille aussi légère que spirituelle.

Golshifteh Farahani : "Je peux faire la guerre ou faire tomber les hommes en une minute"
© Vianney Le Caer/AP/SIPA

Une vache, un chameau, un verre d'eau, une "bobonne queen", un hashtag, un drapeau... Golshifteh Farahani emploie toutes sortes d'images pour parler d'elle. Sûrement pour qu'on ne puisse pas vraiment dessiner ses contours, elle qui exècre les lignes, les angles et les cadres. Dans Le Dossier Mona Lina, cet électron libre du cinéma, exilée de force d'Iran pour avoir tourné aux Etats-Unis avec Ridley Scott, incarne un agent secret recherché par le Hezbollah et exfiltrée en Allemagne. Les rôles à tendance politique, l'actrice semble les collectionner depuis qu'elle affiche ses convictions haut et fort. A la question de la rébellion, elle répond la liberté. Tout en nuances, la jeune femme peut très bien citer Buddha et Rûmî, comme se rouler par terre pour des blagues débiles. Entretien avec une artiste profondément intéressante.

Le Journal des Femmes : Comment décrivez-vous Mona Lina, agent en cavale pour échapper au Hezbollah ?
Golshifteh Farahani : Elle est très sophistiquée, un peu bipolaire, sans compromis. C'est une drama queen, qui vit une vie idéale à ses yeux et en paie le prix cher à cause d'un chagrin d'amour. Elle est dans la réaction plus que dans l'action. J'ai aimé jouer cette femme qui reste raffinée, même lorsqu'elle est enfermée dans un appartement.

On fait le lien avec vous en tant que femme arrachée à son pays… Est-ce plus facile d'incarner un personnage avec qui vous avez des similitudes ?
Mona est très éloignée de moi donc c'était facile. Elle vient d'être arrachée à son pays, elle ne sait pas encore ce qui l'attend. L'exil est un shoot au début, ça devient une déchirure quand on touche de nouveau terre. Elle est toujours dans les airs, elle vit ce moment où on ne comprend pas ce qui nous arrive. La vraie tragédie commence quand on atterrit. Ses émotions la poussent à prendre des décisions dingues. Je n'ai pas ce luxe là. Je ne suis pas non plus drama queen, je suis plutôt bobonne queen (rire) !

Le Dossier Mona Lina, Parvana, et bientôt Les Filles du SoleilRed Snake, Les Versants… Vous enchaînez les rôles dramatiques sur des femmes exilées, déracinées, politisées... C'est un choix de votre part ?
On me proposera toujours des rôles de femmes engagées et je ne pourrai jamais dire "non", parce que c'est moi, mais aujourd'hui j'ai envie de comédies. Je pense à en écrire une. Je suis très drôle et peu de gens le voient ! En même temps, j'ai beaucoup de choses à offrir aux films avec des océans de drame, comme Les Filles du Soleil. Je suis un canard, capable de plonger comme de voler. Je peux bouleverser les gens ou les faire rire.

© Pyramide Distribution

Vous considérez-vous comme une rebelle ?
Je me considère comme quelqu'un qui n'entre pas dans le cadre. Quand on refuse, on devient naturellement un rebelle, on nous appelle symbole de la liberté ou Jeanne D'Arc. L'interdit m'attire depuis ma naissance. C'est pour cela que je ne peux pas supporter le contrôle de l'Etat, de la police. L'Iran était un pays extraordinaire pour moi car là-bas, c'était une règle de désobéir. Je me sens plus en cage en Europe. Je préfère les pays où les gens ne sont pas conditionnés à se soumettre à la loi. Sinon, j'étouffe.

Votre envie d'être actrice vient-elle de cette volonté de braver l'interdit ?
J'adore jouer, pas seulement au cinéma, Voyager entre des mondes différents me donne la possibilité d'avoir plusieurs vies en une. Je recherche la création, dans la musique aussi, la littérature ou au jardin. L'humain est fait pour cela, sinon la vie n'a aucun sens.

Si vous aviez la possibilité de retourner en Iran, vous iriez ?
Bien sûr, mais je sais que ce n'est pas une option. La vie commence quand on coupe le cordon. Les gens qui ont le luxe de vivre plusieurs séparations graves ont l'opportunité d'une renaissance. Rûmi évoque le bambou, qui ne peut devenir flûte qu'une fois coupé. C'est ça la vie. Ma séparation avec l'Iran m'a permis de grandir.

"Je suis un verre d'eau qui contient un océan sans céder"

Votre histoire vous oblige-t-elle à ne pas avoir d'attache ?
Seuls les crochets peuvent nous attacher à quelque chose. Toutes mes peines liées à l'exil ont fait sauter mes crochets. Même si je veux m'attacher, je ne peux pas, je glisse sur tout. C'est la beauté de la peine, mais c'est aussi douloureux de ne croire à rien. Tout change, plus rien ne me surprend. La Terre pourrait s'ouvrir pour m'avaler, elle l'a déjà fait.

Mona et Naomi doivent compter l'une sur l'autre sans se connaître : faites-vous confiance facilement ?
J'ai un instinct très fort et je lis les gens, sans comprendre parfois. Je vois quelqu'un en qui je peux avoir confiance ou j'ai un sentiment neutre, je ne cerne pas ceux qui me veulent du mal. Grâce à cela, je suis très protégée, je ne me trompe presque jamais. Une personne va me toucher par sa sensibilité, son humour, son intelligence humaine et pas mathématique. En France, on adore les gens qui savent des choses. Pour moi c'est ennuyeux.

Faites-vous attention à l'image de la femme que renvoient vos rôle ?
Je ne pense qu'à ça. Même si c'est un choix artistique, je ne peux pas accepter le rôle si je ne peux pas défendre la femme que je joue, C'est aussi pour cela que j'ai du mal avec les films sans profondeur ou avec les séries, qui sont péremptoires. Je dois croire que ce personnage peut ajouter quelque chose au monde dans lequel on vit. Je veux en être fière jusqu'à la fin de ma vie.

Quel regard portez-vous sur le mouvement #MeToo ?
C'est génial, cela donne du courage aux femmes plus exposées encore que celles dans le cinéma. Je suis très contente de ce mouvement, mais je n'y entre pas. J'observe ce courant à côté de moi. Je suis déjà sur un autre chemin. Le hashtag, le drapeau, c'est moi.

© Pyramide Distribution

De quoi êtes-vous la plus fière ?
Je suis fière de supporter la pression de mon histoire personnelle et de mon métier sans me briser, même si j'ai dû construire une armure de fer autour de moi. Je suis un verre d'eau qui tient un océan sans céder. Je suis aussi fière d'être très sensible.

Mona se refait faire le visage pendant sa cavale... Quelle importance accordez-vous à votre apparence ?
Je suis un caméléon. Je peux passer un mois sans me regarder dans le miroir et entrer d'un coup dans le jeu de la représentation. Je suis un tel caméléon, capable d'être un général de l'armée, sans aucune trace de féminité, et me transformer en geisha qui tue avec son charme. Je peux faire la guerre ou faire tomber les hommes en une minute.

Dans Le Dossier Mona Lina et dans Les Filles du Soleil, vos personnages sont animés par le besoin de retrouver un fils. La maternité vous intéresse-t-elle ?
Je suis née mère, sans l'être encore. J'espère que j'aurai l'honneur d'accueillir une âme en moi, sans lui transmettre quoi que ce soit, pour couper cette chaîne de douleur que j'ai héritée de mes ancêtres. J'aimerais créer un monde calme et nourrissant pour la fille à venir. La laisser être et devenir sans lui léguer ma peine afin qu'elle soit libérée de toute cette injustice.

Comment vous imaginez-vous dans le futur ?
A cause de mon histoire, je n'imagine rien. Je m'assois et je regarde. Je sais vers où j'aimerais aller, mais je ne connais pas le chemin. Je tends vers la conscience de soi. La plupart des gens sont dirigés par leur ego plus qu'ils ne le dirigent. J'aimerais prendre le pouvoir sur mon esprit. Ce serait ça la vraie libération.

Le Dossier Mona Lina, au cinéma le 4 juillet.

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