Elsa Diringer : "Le cinéma doit avoir un rôle politique"

Elsa Diringer s'essaye pour la première fois au long-métrage avec "Luna", le portrait d'une adolescente prête à tout – même au pire – pour impressionner son petit ami. Rencontre avec une réalisatrice prometteuse.

Elsa Diringer : "Le cinéma doit avoir un rôle politique"
© Pyramide Distribution

Le Journal des Femmes : Pouvez-vous nous raconter votre parcours ? 
Elsa Diringer : J'ai eu un parcours en zigzag. Après mes études, je me suis beaucoup investie dans le collectif Tribudom. Ça m'a donné des armes pour travailler avec des non-professionnels : j'ai fait 5 court-métrages avec des groupes que je n'ai jamais choisis. Le challenge est d'écrire une histoire qui leur ressemble et de les faire jouer. Je ne me voyais pas devenir réalisatrice. J'ai commencé par être perchiste et j'ai eu de la chance car l'un de mes premiers tournages était avec Nicole Garcia. Ça m'a débloquée : quand je la voyais réfléchir, refaire des prises, hésiter, et que tout le monde respectait ça religieusement, je me suis dit qu'on pouvait être une femme, faire du cinéma et douter. Je me suis reconnue en elle.

Quelle est la genèse de Luna ?
C'est parti d'une réflexion que j'ai eue sur la violence, sur le phénomène de groupe, sur l'être humain. Pourquoi est-il capable de faire le pire, comme le meilleur ? L'année où j'ai commencé à travailler dessus, je faisais un atelier avec une classe de 4ème et j'ai été témoin d'un phénomène de harcèlement. Une jeune fille était le bouc émissaire d'autres filles de la classe. Je me suis dit que ce n'était pas une question de genre, mais de rapports de force, de groupe. Quand on sent la fragilité chez quelqu'un, ça attire. Ce n'est pas un film sociologique : j'ai construit le scénario en pensant à la dramaturgie et je voulais un côté polar dans le film. J'avais envie de raconter la trajectoire d'un personnage

Comment avez-vous casté vos acteurs ?
A part Rod Paradot, les autres jeunes n'avaient jamais joué. On les a cherchés dans la région de Montpellier en casting sauvage. Je voulais que ce film ait quelque chose de local. C'est quelque chose que j'aime dans le cinéma anglais : les gens ont des accents et c'est revendiqué. Je sais qu'en école de théâtre c'est rare de tomber sur des gens qui gardent leur accent et je voulais un maximum que les personnages aient celui du Sud. C'était évident qu'il fallait chercher de manière plus large. Et je sais d'expérience que l'on peut trouver des gens talentueux qui n'ont jamais joué.

Comment avez-vous abordé la scène de viol ?
On a essayé de travailler avec les jeunes sur leur place dans le groupe pour qu'ils puissent jouer cette fête. Mon idée était que ce basculement vers l'horreur aurait pu ne jamais arriver. Ce sont des jeunes ordinaires qui boivent, se retrouvent. De fil en aiguille, un geste en entraîne un autre et ça bascule sans qu'on s'en rende compte. Il fallait que ce soit violent sinon ça n'aurait pas justifié le reste de l'histoire. La distance par rapport à cette scène était très importante : jusqu'où aller pour que ça ne devienne pas gore et voyeur ? Il fallait qu'on rentre dans ce point de vue du groupe qui est quand même dégueulasse. L'idée du téléphone portable résout pas mal de choses. Ça retranscrit encore plus le côté trash de la scène car il n'y a aucun esthétisme. 

Comment avez-vous dirigé Rod Paradot pour cette scène particulièrement violente ?
Rod était très généreux. Il n'avait pas de blocage particulier. Je l'ai rassuré en amont et expliqué qu'il allait jouer quelqu'un qui se faisait humilier. J'ai beaucoup travaillé avec les jeunes du groupe pour leur expliquer la scène, leur faire comprendre qu'ils allaient endosser des rôles de salopards. Il fallait qu'ils jouent cette jouissance malsaine. Celui qui joue Ruben avait déjà une expérience de théâtre et il était important pour lui qu'il se mette à distance de son personnage. On s'est vite aperçus au casting qu'il fallait un comédien pour ce rôle.

Pourquoi avoir choisi Montpellier pour le tournage ?
La lumière était importante pour le film : Luna a un côté solaire, elle rayonne. J'aime la lumière particulière du Sud, elle est violente, très blanche par moments, voire aveuglante. Je ne voulais pas qu'il y ait trop de romantisme car ce n'est pas du tout un film romantique. Ça me plaisait ce contraste entre la beauté du soleil et ce côté parfois plus rugueux.

Souhaitez-vous réitérer l'expérience de la réalisation ?
Une fois qu'on met le doigt dedans, on en a envie. Un premier film laisse toujours un goût de pas fini : il y a toujours des regrets et on se dit que la prochaine fois on fera mieux ou autrement. J'ai l'impression d'avoir seulement commencé à gravir la montagne et il me reste pas mal de trucs à explorer. J'aimerais aller un peu plus vers le polar, autour des SDF. Je ne veux pas que le film soit une description sociale, mais du cinéma. Le cinéma doit avoir un rôle politique. Il y a trop de problèmes dans nos sociétés pour qu'on n'en parle pas.

Luna d'Elsa Diringer, en salles le 11 avril. Avec Laëtitia Clément, Rod Paradot.

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