Charlotte Gainsbourg : "Je pense avoir compris d'où je viens"

En nous offrant un grand spectacle, à la fois fresque historique, drame, biopic, histoire romantique et récit initiatique, "La Promesse de l'Aube" est aussi celle d'un moment de cinéma intense, drôle, captivant. Sublime héroïne du film, Charlotte Gainsbourg réalise une performance exceptionnelle. Confidences d'une star au sommet de son art.

Charlotte Gainsbourg :  "Je pense avoir compris d'où je viens"
© Julien Panié/ Pathé Distribution
La Promesse de l'Aube d'Eric Barbier retrace sur grand écran l'enfance, l'adolescence, la jeunesse d'un géant littéraire aux pieds d'argile, Romain Gary (Emile Ajar), gamin privé de père qui s'est trouvé dans la star russe de l'époque un géniteur fantasmé.
Romain Kacew, gosse baladé de Vilnius à Nice, d'une maison de couture à une pension de famille, des fourrures polonaises à la chaleur de la Côte d'Azur, a forgé son (ou plutôt "ses") identité(s) au gré des attentes (parfois oppressantes) d'une mère à l'amour sublime et dévorant. C'est Charlotte Gainsbourg qui incarne Nina, son ambition démesurée et son acharnement à faire de son unique rejeton, un génie. Quelle plaisir de suivre le parcours de cette actrice de la vie de son fils. Une comtesse passionnée d'étoffes, de têtes chapeautées et de la France qui a bravé l'antisémitisme. Une femme incroyable, excentrique, éloquente qui a tissé le destin grandiose d'un romancier majeur, tour à tour étudiant en droit, juif brimé, aviateur héros de guerre, écrivain adulé puis raillé, baroudeur gaulliste, réalisateur, ambassadeur puis looser magnifique mettant fin à son existence en 1980 d'une balle dans la bouche... Rencontre avec Charlotte Gainsbourg, extraordinaire, burlesque, envoûtante.

Charlotte, dans le rôle de Nina vous êtes romanesque, extravagante, drôle, touchante, tour à tour excessive, décalée… Comment avez-vous composé ce personnage ?
Charlotte Gainsbourg : Avec le temps, petit à petit. Je n'avais pas lu La Promesse de l'Aube. J'ai découvert l'ampleur de ce personnage comme une révélation. Les émotions que j'ai ressenties n'étaient pas seulement dues à la beauté de l'histoire et à cet amour absolu entre mère et fils. Cela me parlait aussi par rapport à mes origines, à ma famille, à ma grand-mère russe qui a émigré au début du siècle et qui a gardé un accent jusqu'à sa mort....

 
© Julien Panié, Pathé Distribution

Concrètement, comment avez-vous préparé le rôle ?
Je suis quelqu'un de très lent, très laborieux. Je me rends compte que j'aime beaucoup que le travail soit progressif, avec des étapes. Je n'ai pas réellement de méthode de préparation. J'ai un coach qui m'aide à avoir des réflexions sur le scénario, sur le détail des scènes. J'ai compris que je n'avais pas le corps qu'il fallait pour défendre ce rôle. Avec les prothèses, j'endossais le personnage. J'ai donc tourné sous des tonnes de maquillage, de harnais, de postiches, de perruques...

 

Pour incarner au mieux Nina, vous avez aussi appris à parler polonais...
J'avais cinq mois pour m'y mettre et c'était un travail très intense. C'est une langue que je ne connaissais pas du tout, mais avec des sonorités familières. J'ai découvert une manière de placer la langue sur le palais très différente du français... Il y a eu beaucoup de boulot, mais j'ai besoin de cette discipline.

 
© Pathé Distribution

Eric Barbier dit qu'il émane de son film "une joie tragique étrange", n'est-ce pas aussi un peu vous ?
La joie tragique, je l'ai tout de suite embrassée parce que cela me rappelait beaucoup le côté slave de ma grand-mère Olga, de mon père et de ma famille russe. Ils ont dû gommer leurs origines à leur arrivée en France. C'était une caricature d'intégration, leur obsession était de passer le plus inaperçu possible. On sait comment les juifs ont été persécutés pendant la guerre… Mais justement, malgré les drames et les périodes très sombres, ils ont toujours eu un récit de vie très joyeux. Ils trouvaient un moyen d'avoir de l'humour dans le mélodrame. Romain Gary avait cette dimension tragi-comique.

 

Dans ce film, on a du mal à démêler le réel de l'imaginaire. C'est important pour vous que les choses soient claires ou vous fluctuez souvent entre deux univers ?
Je pense que l'imaginaire vient embellir la réalité. Romain Gary a joué avec le mensonge toute sa vie. Il a sublimé sa mère... Moi, je me suis accommodée de beaucoup de choses… Je n'ai pas eu le sentiment de mentir ou d'inventer, mais c'est vrai que cela a toujours été important de garder une part de secret, de me protéger du fait que tout le monde connaît la vie de mes parents, parfois mieux que moi. J'ai toujours refusé de lire les biographies de mon père, c'est un choix. Cette part que je ne connais pas me permet de rêver encore, de chérir des souvenirs, des émotions ou des impressions…

 

© Patéh Distribution

Nina Kacewa renonce à être artiste pour tracer le destin de son fils. Vos parents, reconnus, acclamés, vous voyaient-ils une vie grandiose à leur image ?
Nina a tout sacrifié pour son fils et a vécu par procuration. A l'inverse, mes parents étaient déjà arrivés à tout. Deux stars ne pouvaient pas me mettre de pression. Cela aurait été terrible de faire peser sur mes épaules, une attente de réussite.

 

Comment vous avez trouvé votre espace de liberté ?
J'ai eu la chance de commencer à 12 ans. C'est un âge où l'on a aucun recul. Ado, je n'imaginais pas du tout quelle serait ma vie d'adulte, quel métier j'exercerai. Je vivais mes expériences comme des cas isolés, des hasards, des coïncidences comme celle de chanter Lemon Incest et tourner Paroles et Musique la même année... La seule chose qui me pesait c'était que mon père ne comprenait pas que cela m'ennuyait d'avoir ma tête sur un magazine !

C'est compliqué de gérer une image où l'on vous demande d'accepter votre âge

Aujourd'hui, est ce que vous appréciez cette médiatisation ?
Non, je n'aime toujours pas cela. C'est une overdose de parler de soi, d'être à ce point exposé, mais cela m'amuse davantage. Pour La Promesse de l'Aube comme pour l'album Rest, j'étais fière. J'ai vécu la promotion de manière sereine, je n'essayais pas de meubler. Cela rend l'exercice beaucoup plus agréable et facile... De là à avoir du plaisir à se voir en couverture de presse… En plus retouchée ! C'est compliqué de gérer une image où l'on vous demande d'accepter votre âge. A l'écran, je suis vieillie et transformée, mais pour les photos, je dois être la plus jolie possible. Un paradoxe.  Il faut être positif et avoir de l'humour.

 

Et votre père, se réjouissait-il de faire "la Une" ?
Mon père vivait pour cela. Il adorait les médias. Je ne sais pas, en revanche, s'il aurait apprécié les réseaux sociaux, les échanges directs avec les internautes… Il était très ému dès qu'il prenait conscience qu'il avait un public. Je me sens beaucoup plus pudique.

 

La dévotion de Nina suscite, si ce n'est de la honte, au moins de la gêne chez son fils. L'amour du public pour Jane Birkin et Serge Gainsbourg, l'avez-vous vécu comme un fardeau ?
Quand j'ai perdu mon père j'étais jeune, j'avais 19 ans et j'ai continué le cinéma. Quand je faisais des interviews à propos de films, je sentais bien que les questions qui intéressaient les journalistes concernaient mes parents et cette curiosité me dérangeais. Je ne voyais pas pourquoi j'avais à répondre de ma vie privée. En même temps, je n'étais franchement pas bavarde à l'époque. Rendre des comptes sur la sphère personnelle m'était insupportable. Je restais polie, mais ne me forçais pas.

 

Ressentez-vous toujours un malaise lorsqu'on vous questionne sur vos parents ?
Je voulais préserver mon intimité quant à mon admiration pour eux... Avec le temps, lorsqu'on n'évoque pas mes parents, c'est moi qui le fais ! Je me suis conditionnée, je me raconte volontiers, sans m'étaler. A 46 ans, je pense avoir compris d'où je viens. Quand j'ai fait le disque, j'avais besoin de faire une déclaration d'amour à mon père, en musique, je ne m'en suis pas cachée.

 

Romain Gary dit de sa mère qu'elle "avait des yeux où il faisait bon vivre". Quel est le plus beau regard que l'on ait posé sur vous ?
Je pense que c'est celui d'Yvan avec qui je partage ma vie depuis longtemps. C'est compliqué d'avoir du recul. On a envie d'être regardé quand on est acteur, mais que ce soit l'air de rien. C'est un jeu constant entre susciter l'attention et faire semblant de ne pas voir, pas la sentir. Je m'y retrouve assez...

La Promesse de l'Aube, en salles le 20 décembre © Parhé Distribution