Nathan Willcocks, sublimes blessures

Il a un nom d'auteur de polar, l'énergie d'un musicien, il bouge, s'incarne, transmet un message dans chacune de ses expressions. Nathan Willcocks -révélation de l'excellent "Compte tes Blessures"- est un passeur d'art, de savoir, de cinéma, de théâtre. Nathan Willcocks est un talent brut qui donne une identité aux génies comme aux ouvriers de l'image, du son et de la scène. Rencontre envoûtante avec une anti-star à l'esprit de corps.

Nathan Willcocks, sublimes blessures
© Rezo Films

Un regard qui se plante dans le vôtre, mais semble impénétrable. Une énergie punk, un côté underground, une éducation de dandy, du chic, un certain flegme britannique dans les gestes : Nathan Willcocks est à la ville comme il crève l'écran dans Compte Tes Blessures de Morgan Simon, en lice pour le Prix Louis-Delluc. C'est sa gueule, aussi, que vous avez vue dans les séries Missions (OCS) et Versailles (Canal +).
Guerrier, toujours en éveil, prêt à recevoir l'ennemi, il émane de lui mystère et force. Echange avec un acteur authentique et cultivé.

Pourriez-vous vous décrire votre parcours ?
Nathan Willcocks : Très jeune, j'ai eu envie de faire ce métier d'acteur. Né en Angleterre, j'ai grandi au Pays de Galles, en Espagne, et c'est quand je suis arrivé en France, à l'âge de 11 ans, que cela s'est concrétisé, grâce à mon professeur de Lettres qui m'a inscrit à un cours de théâtre. Comédien amateur au lycée, j'ai joué "La Noce chez les Petits Bourgeois" de Brecht à Saint-Jean-de-Luz, puis au prestigieux théâtre de Bayonne. Cela m'a valu mon premier rôle professionnel avec un metteur en scène bordelais qui était présent dans la salle ce soir-là, un certain Guy Lenoir… Après un bref passage au conservatoire de Bordeaux, j'ai mis les voiles vers Londres et son réputé Lee Strasberg Institute pour maîtriser les techniques anglo-saxonnes de l'acting… tout en bossant dans le studio d'enregistrement d'un oncle musicien. En 2006, j'ai parcouru les States dans le bus de BBKing, tourné des images et validé une école de cinéma à New York. Puis j'ai vécu en Normandie dans un haras de chevaux de course, ce qui m'a aidé pour le rôle du Duc de Luxembourg, chef des Armées…  Je m'éparpille, désolée, l'exercice de l'interview ne m'est pas familier.

 

Un talent précoce, une suite de rencontres, une mouvance dans le monde entier… Vos parents gravitaient-ils déjà dans ce milieu artistique ?
Avec ma famille -je devrais dire "mes familles" au pluriel-, notre trajectoire éclectique s'est dessinée dans trois pays. Mon père était un styliste majeur des seventies : il a inventé à 21 ans le pantalon pattes d'eph. Mes parents se sont séparés. On est allé vivre au Pays de Galles, puis à Barcelone, et enfin dans une ferme au Pays basque. Ma mère enseignait la langue anglaise dans l'aviation civile. Aujourd'hui, elle s'est lancée dans la peinture et vend ses tableaux. Elle s'amuse et je trouve cela fabuleux. Mon beau-père a été architecte, il a élevé des chèvres, fait du fromage…

 

Devenir acteur, c'était vous mettre au service d'un texte écrit, fuir la réalité ou vivre plusieurs vies ?
Il y a une sorte de "destinée", même si c'est un grand mot. La volonté de convoquer une source multiple, douloureuse et un jardin secret qui ne sera jamais révélé. Il y a l'idée de "vivre véritablement sous les faits imaginaires" pour citer Sanford Meisner. Enfant, je regardais à travers la fenêtre et je faisais parler les nuages. Je discutais avec le ciel. Vous me trouvez psychotique (rires) ?

 

Cela démontre une capacité à contempler…
La comédie est une extension du quotidien, mais aussi une forme de méditation comme aime à le rappeler David Lynch… Voyager énormément m'a appris à observer les gens, leur manière de faire. M'asseoir à une terrasse de café, dans une gare, sur un banc et regarder ceux qui m'entourent... Voilà qui me fascine, me nourrit. Une autre phrase m'a marqué : "les défauts de vie sont des qualités de jeu"…

 

© Rezo Films

Compte tes Blessures est un film taiseux et chaque mot a une résonance folle. Les échanges entre père et fils sont d'une violence inouïe, les dialogues précis et féroces...
La force d'écriture de Morgan Simon repose sur les non-dits. Ce sont les spectateurs qui mettent des mots, du verbe, explorent le sens en fonction de leur expérience. Ce qui était du ressort de l'intime devient universel.

 

Vous incarnez un poissonnier qui fait les marchés avec sa camionnette et démontrez une parfaite connaissance du homard…
J'ai besoin d'une immersion totale dans la mécanique de mon personnage, comprendre son métier, comment il fonctionne. J'ai suivi une préparation intense de 5 mois dans la poissonnerie de Depardieu. J'avais les mains en sang, non pas à cause des couteaux, mais des écailles, des pinces, des coques qui tranchent, arrachent, éraflent…

 

Votre interprétation puissante provient-elle du tumulte en votre for intérieur où puisez-vous dans un registre l'émotion que vous voulez susciter ?
Il ne faut jamais penser émotion. Ne pas réfléchir, se poser de questions. Essayer de rendre justice à l'humain dans la lumière et l'ombre. Depuis le départ, ma philosophie est de ne jamais critiquer le rôle, qu'il soit bon ou mauvais dans la perception des autres. La réaction émotionnelle se fait en fonction du travail de préparation et des circonstances données, des paramètres guidés. Morgan a un désir profond d'aller au-delà de la "blueprint", d'outrepasser le script et d'amener les personnages au bord du précipice. Puis carrément sauter et voir ce qui se passe. Il y a plein de scènes "improvisées". Kévin (Azaïs), Monia (Chokri) et moi sommes sur le même bateau, Morgan en est le capitaine, ensemble on navigue. Le tournage, c'est une traversée en mer…

 

Compte Tes Blessures de Morgan Simon, disponible en DVD © Rezo Films

Elle est rarement calme cette mer, elle est houleuse, agitée…
C'est maintenant que j'ai 45 ans (fuck !) que je réalise que c'est peut-être cette conscience de la mort dès l'enfance qui m'a donné une vraie valeur du moment présent. Quand je travaille sur un plateau, je suis imprévisible, sous tension. Il se dégage de moi une espèce de dangerosité. Le mot "crise" en Occident c'est négatif. En chinois, c'est le renouveau, ça veut dire que tu vas changer, aller ailleurs, explorer des terres inconnues.

 

Jusqu'à vous mettre en souffrance ?
Il y a certains rôles qui t'envoient dans des endroits où c'est moins agréable. Mais c'est pour rendre justice au personnage. Il y a toujours des morceaux d'Hervé qui sont collés à moi, étrangement…

 

Fanny Ardant me disait récemment qu'elle n'était bien que dans le déséquilibre, la disharmonie, que c'était là qu'elle trouvait son énergie. Vous aussi ?
En anglais on dit : "don't settle", c'est-à-dire, "ne reste pas figé, ne stagne pas dans un endroit". J'ai tendance à remettre tout en cause. Il n'y a pas plus effrayant que la routine. C'est pour cela que j'ai choisi cette profession. Je crois que j'ai fais plus de 70 boulots différents…

"Je marche à l'instinct"

Acceptez-vous les lois du showbiz, d'être désiré, parfois en représentation ?
J'ai beaucoup de mal avec la dimension commerciale. J'essaie d'éviter les compromissions, de garder mon intégrité, ma personnalité. Ne pas courir les castings, rester fidèle à mes principes n'est pas conforme au business. Je m'en fous totalement. Je marche à l'instinct, je n'ai pas un plan de carrière, pas de soif de reconnaissance.… Il y a tellement de gens qui veulent juste la gloire. Je n'adhère pas à ce star-system. Si tu veux être connu, tu n'as qu'à aller au Mc Donald's et baisser ton froc.

 

Vous ne cédez jamais aux sirènes de l'argent facile ?
Je refuse la pub. Cette année, j'ai trouvé ma source de revenus dans la voix-off, des documentaires animaliers. Je double cet après-midi un film d'animation sur une course aux 24h du Mans où il y a eu 80 morts en 1955… C'est hyper intéressant. J'ai une chance immense. Mon ami Woody Harrelson dit "si tu fais quelque chose avec ton âme, quelqu'un le verra à un moment donné".

 

A l'inverse, est-ce que vous appréciez la lumière sur vous ?
Oui, bien sûr, si elle a de la valeur. J'ai été agréablement surpris par l'accueil dans les festivals, les critiques des journalistes, le soutien de la presse. J'étais vraiment ému et fier…  Mais je me fiche des mondanités, j'apprécie seulement la frénésie des grandes villes. J'adore visiter le Père Lachaise. Il y a une sépulture qui fait 8 mètres de haut. C'est la tombe du magicien Roberson qui orchestrait des séances de fantasmagorie rue de l'Echiquier. Il faisait renaître les morts devant une audience, hallucinée. Il y avait des décharges électriques sous les sièges… Je mélange tout, veuillez m'excuser. Vous connaissez l'expression "there is method in madness" ("il y a de la méthode dans cette folie"). Je pars dans tous les sens, mais je suis là, en face de vous.

 

Avez-vous une autre passion, - une déviance- à nous avouer ?
Profiter de la sérénité de la nature. Si je ne me ressource pas au grand air, j'en crève. L'autre pilier de ma vie, c'est la musique, le rythme. La radio me berce aussi, m'interpelle, m'apaise. L'écouter est une nécessité. Ce matin par exemple j'ai petit-déjeuné avec ma banane, mon café… et une vieille interview de Paul Newman. Quelle voix ! L'éloquence, le charisme, la classe, voilà ce qu'il manque aux acteurs modernes !

 

Et un projet que vous souhaiteriez évoquer ?
Après un court-métrage présenté à Bilbao, j'avance sur le récit d'un homme qui essaie de se débarrasser d'une présence, celle de son ex qui hante son appartement. Franck s'isole, une fois par semaine dans son garage. Pendant une heure, il lit des textes à l'antenne. Des poèmes, des fragments, que ses auditeurs lui ont envoyé. A travers ces histoires, c'est la sienne qu'il raconte. "Ce matin là, Laura l'a quitté sans un mot. Cette nuit, il reprend son micro à voix basse…"

 

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