Monia Chokri, "réalisactrice"

Canadienne, un peu française, féministe, optimiste, instinctive et cérébrale, d'ici et d'ailleurs, Monia Chokri, actrice dernièrement vue dans "Compte tes Blessures", s'apprête à réaliser son premier long métrage. Plongez dans les multiples identités de cette artiste totale.

Monia Chokri, "réalisactrice"
© Rezo Films

Actrice

Au bout du Skype, il y a cette voix. Douce, calme, un peu enrhumée, et sans accent québécois. La même qu'on entend peu dans Compte tes Blessures, film taiseux, tendu et qui s'emporte lors des scènes de concert. Monia Chokri y tient le rôle féminin, celui de Julia, partagée entre deux hommes, un père et son fils. "C'était la première fois que Morgan (Simon, le réalisateur du film) écrivait un rôle féminin développé, et il était plutôt intimidé à l'idée d'écrire pour une femme. Il voulait, je pense, rencontrer une actrice avec qui il avait envie de créer et qui serait plus qu'une interprète. Je voulais en faire un personne fort, qui n'était pas cliché. Elle ne devait pas être une simple tentatrice, mais une femme qui maîtrise ses propres désirs. Une femme pas fantasmée, mais qu'on pouvait reconnaître. Morgan m'a laissé cet espace", explique l'actrice.

 

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Réalisatrice

Cette volonté de déconstruire les clichés et de dresser le portrait d'une féminité plurielle, juste et non archétypale teinte toute la carrière et les déclarations de la comédienne. Quand elle s'essaye à la réalisation d'un court métrage en 2013, pour Quelqu'un d'extraordinaire, elle s'étonne qu'on lui demande systématiquement pourquoi il n'y a pas de personnage masculin dans ce film d'une demi-heure, racontant pourtant un enterrement de vie de jeune fille, mais s'enthousiasme des réactions du public : "Quand j'ai présenté mon court métrage j'ai vu dans le regard des femmes qu'elles se reconnaissaient dans mon film. Ce qui est difficile et une souffrance pour les femmes, c'est d'aller au cinéma et de ne jamais se reconnaître ou d'être à la hauteur des personnages féminins. C'est important le cinéma, c'est quelque chose qui décrit le monde dans lequel on vit. Ce sont des traces qui restent de l'humanité et on aura peut être besoin d'avoir des femmes pour que la trace qu'on laisse soit juste."  C'est d'ailleurs sur son travail de réalisatrice qu'elle est choisie par le réalisateur de Compte tes Blessures pour incarner le rôle de Julia : "J'ai trouvé ça assez fin de sa part parce que j'ai l'impression que l'on voit beaucoup plus de moi dans mon court métrage que dans les rôles que je fais, parce que c'est beaucoup plus intime. C'est mon écriture, ma réalisation, mon rythme. C'est une manière très peu conventionnelle et pas du tout superficiel de me rencontrer."

Féministe et engagée

Là, elle vient de boucler relativement facilement le financement de son premier long métrage, tourné à Montréal et co-produit avec la France, et s'interroge : "Je ne sais pas comment se passe le processus de financement pour les autres réalisateurs. C'est toujours ça qui est difficile : de savoir si on n'est pas financé parce qu'on est une femme ou parce que notre projet n'est pas abouti. Le problème c'est que la discrimination est systémique. Je pense qu'on fait moins confiance à une femme pour diriger un projet d'envergure. Mais pour moi c'était différent, j'étais déjà connue et mon court-métrage avait bien marché. Est-ce que la combinaison de ça et de mon scénario qui a plu au moment où je l'ai déposé en commission a aidé ?" 

Dans La Femme de mon Frère, elle va mettre en scène Sophia qui vient de finir sa thèse de doctorat en philosophie politique et se voit refuser le poste à l'Université qu'elle devait obtenir suite à un désaccord du corps enseignant. Une histoire de femme, de famille, d'identité : "Je me suis inspirée de mes parents pour donner des couleurs à mes personnages. J'ai un père qui est étranger donc j'ai un rapport à l'identité qui est très poreux, pour ne pas dire inexistant. Ayant des origines tellement diverses du côté de ma mère comme de mon père, moi-même vivant à moitié à l'étranger, c'est vrai que ça m'a inspirée et j'ai eu envie de parler d'identité. Je me suis aussi inspirée de l'époque dans laquelle on vit. C'est une question si épineuse. Jamais l'être humain n'a été autant croisé et pourtant jamais on a autant parlé de nationalisme, d'identité, d'appartenir à une nation, de l'étranger, de la peur de l'étranger. C'est quelque chose qui me touche, m'angoisse. Et aussi, mes parents sont des universitaires, pour qui le rapport au savoir est très important. Je voulais raconter tout ça mais d'un point de vue assez rigolo, l'humour est un bon vecteur de messages. Quand on rit ensemble, on a tendance à écouter un peu plus." 

Comédienne protéiforme

Elle s'amuse d'ailleurs de son identité et de la perception qu'on a d'elle du Canada à la France :"En France on ne m'attribue pas les mêmes rôles qu'au Québec. L'image que je projette n'est pas la même d'un pays à l'autre. Au Québec, j'ai une image d'intellectuelle très forte qui fait que je joue souvent des femmes sûres d'elles, distinguées, de milieu universitaire. En France j'ai joué une infirmière, une boulangère, une femme qui travaille dans un supermarché. Là je joue une Québécoise dans un film français de Claire Nevers, et je suis une intellectuelle mariée à un Français. Tout se mélange un peu. Ensuite, ça vient également du physique je crois. En France ce qui est l'image d'une fille riche et intellectuelle, on l'attribue à une femme élancée qui a l'air d'être née dans le XVIe, alors que moi, j'ai un peu un physique d'étrangère, méditerranéen, un peu mélangé et indéfini. Ça me permet de jouer des choses excessivement différentes." 

Comment parler d'identité sans évoquer la langue et le chemin, du vocabulaire aux accents, qu'elle opère entre le français de France et le français québécois ? Là par exemple, quand on l'interviewe, rien ne laisse transparaître ses origines québécoises. Et pour cause :"Mes parents se sont rencontrés en France, mon père est tunisien, j'ai été élevée un peu à la française dans un milieu québécois... Pour moi c'est un plaisir. Les accents ne sont que des manières de jouer et ajoutent une couche au personnage. Je double le plaisir de mon métier, et je me fonds dans des rôles où les personnages n'ont pas les mêmes accents. Même le niveau des accents québécois ou français n'est pas toujours le même. Les anglo-saxons le font beaucoup, mais j'ai l'impression que dans le cinéma français, c'est moins courant." 

 

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Spectatrice

Un cinéma qui l'a beaucoup fait fantasmer jeune, mais duquel elle est revenue depuis : "J'avais une image très romancée du cinéma français, de son univers, de Cannes. J'avais l'impression que le cinéma était aussi élégant que dans les années 1960, 1970 ou 1980 et j'avoue que j'ai découvert un milieu un peu fané. Il y a évidemment de très belles choses qui se font par des jeunes réalisateurs ou des réalisateurs établis qui sont formidables. Je pense que c'est mondial et pas qu'en France, mais puisque la France représente la garde du cinéma d'auteur international, j'avais l'impression qu'il serait plus pointu. Je lis des scénarios et l'urgence n'y est pas, les choses à raconter sont assez faibles, c'est toujours un peu la même chose. On ne raconte pas de grandes histoires, on ne s'interroge pas sur le monde. Mais ce que j'ai imaginé du cinéma était fantasmé puisque ce que je voyais, ce qui venait à l'international jusqu'à moi c'était la crème du cinéma. J'imagine que dans les années 1960, 1970 et 1980 il y avait plein de scénarios bancals (rires)." Cependant son œil a su être captivé par le Grave de Julia Ducournau qui l'a "scotchée" et qu'elle a "adoré" : "Ce qui m'a fascinée c'est qu'elle parle du désir féminin et du déploiement de la personnalité d'une femme à travers quelque chose de très fantaisiste, mais toujours juste. J'ai reconnu ce qu'était le désir féminin en voyant ce film." Elle est aussi curieuse de voir le très réussi Ava de Léa Mysius et a hâte de voir la sensation cannoise 120 Battements par Minute.

Monia Chokri dit avoir "envie de voir à l'écran des femmes qui ont des corps différents, des pensées différentes, des insoumises". Elle peut être fière de regarder sa filmographie !

  • Compte tes Blessures, sortie DVD le 13 juin 2017
DVD Compte tes Blessures © Rezo Films