Sou Abadi dévoile un tissu de drôlerie

Avec "Cherchez la femme", en salles le 28 juin, Sou Abadi signe une première comédie intelligente sur l'intégrisme et le port du voile. La réalisatrice nous a raconté avec profondeur et légèreté son rapport à l'humour, son point de vue sur l'extrémisme et son histoire personnelle.

Sou Abadi dévoile un tissu de drôlerie
© Marechal Aurore/ABACA

Le Journal des Femmes : Avec Cherchez la femme, vous cherchez à dédramatiser l'extrémisme religieux ?
Sou Abadi
: Je voulais aborder ce sujet-là, mais seulement à travers le prisme comique. La France et la société occidentale ont été confrontées à la violence ces dernières années. On a beaucoup pleuré, moi la première. J'étais effondrée après les attentats de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher. Il fallait en rire, passer ce stade pour désacraliser et ridiculiser l'obscurantisme.

Dans votre film, on rit des situations et jamais des gens. C'est ça le secret d'une bonne comédie ?
J'aime mes personnages, même les plus noirs. J'ai envie de les sauver. Mahmoud ne suit pas le trajet classique d'un fondamentaliste, il n'est pas délinquant. C'est un garçon entier, avec tout ce que cela implique de critiquable. Il essaie de remplir une faille affective suite à la mort de ses parents. Je voulais rester évasive sur son trajet dans la religion. J'avais peur de lasser le spectateur si je m'éparpillais.

C'est à la fois un drame sur la famille, une satire sociale, une comédie romantique… Quel aspect est le plus important à vos yeux ?
Pour moi tout est politique. Je voulais faire un film où je ris de moi en premier. Les parents d'Armand sont les miens, même si je les ai renforcés. Je me moque gentiment de la diaspora iranienne en France, des étudiants de Science Po, des clandestins, des communistes, des féministes et de l'intégrisme. J'espère qu'à la fin du film, on arrive à tous rire ensemble.

Qu'avez-vous mis de vous dans le film ?
Je suis née en Iran et j'ai dû porter le voile intégral de temps en temps, pour entrer dans certains ministères et certaines administration, où il est obligatoire. Je suis claustrophobe alors je l'ai assez mal vécu. Je me suis souvent pris les pieds dedans, brûlée avec du thé… Toutes ces petites choses dans le film, c'est purement mon expérience personnelle (rires).

Les seconds rôles aussi sont inspirés de gens que vous avez connus ?
Quand Fabrice, le pote de Mahmoud, monte dans le bus et qu'il dit "y'a trop de femme je descends". c'est tiré de la réalité. Après une attaque au couteau contre des militaires il y a quelques années, des amis de l'assaillant avaient dit qu'il avait remarqué qu'il était tombé dans l'intégrisme parce qu'il descendait du bus ou du train s'il y avait trop de femmes : pour lui, c'était pécher. Les convertis sont d'ailleurs souvent plus véhéments que les autres. Mahmoud fait croire qu'il travaille dans un hôtel à l'étranger, comme Mohamed Merah. Et quand Mitra raconte l'attaque à l'acide, c'est moi : ça s'est passé devant mon collège en Iran.

Le niqab est connoté négativement, parce qu'il représente l'intégrisme, mais il permet aussi à Armand d'être plus ouvert. Quelle est votre position sur le sujet ?

Les femme voilée intégralement me renvoient au miliciennes pendant mes premières années de révolution. C'était les pires. J'ai un réflexe pavlovien quand j'en vois. Je suis pétrifiée, puis je me raisonne. Je vis dans une société démocratique, je me bats pour la liberté d'expression. Même si certains choix ne me plaisent pas, je les défends. Je ne permettrai pas qu'on interdise aux gens de se balader comme ils veulent. Chaque femme voilée n'est pas une islamiste.

Ce voile réveille-t-il la féministe en vous ?
Y'a beaucoup de raisons qui peuvent expliquer ce voile, mais ce n'est pas un choix anodin non plus. Il signifie quelque chose. Il impose aux femmes un rapport sexué vis-à-vis de leur corps. Quand on le met, c'est parce qu'on ne veut pas provoquer le regard des hommes : on accepte soi-même d'être un objet sexuel et on montre les hommes comme ayant une virilité non maîtrisée.

Quel est votre but avec ce film ?
Je tenais entre autres à montrer que celle qui porte le voile ne doit pas être méprisée. Il serait temps que la France ait un regard apaisé par rapport à ça. Sinon on engendre le rejet de l'autre. Changer notre regard, sans changer les fondements républicains. J'espère que Cherchez la femme va faire réfléchir, même si mon but est que les gens passent un bon moment.

Avez-vous peur de l'accueil du public ?
Non ! Je viens d'une famille où on m'a toujours dit : "C'est la démocratie à la maison. Tu peux tout dire, mais dis-le poliment." Je pense avoir suivi cette ligne dans le film. Je n'ai offensé personne. Je me moque de tout le monde.

Pourquoi William Lebghil dans ce rôle dramatique ?
Je n'ai pas la télévision, donc je ne connaissais pas Camélia Jordana et William Lebghil. Je ne me rappelais même pas de lui dans Hippocrate ! Quand ma directrice de casting me l'a proposé, je suis allée voir ce qu'il avait fait sur Internet et j'ai trouvé ça étrange. Mais il m'a épatée au casting. Il vient du théâtre, il a une précision de jeu incroyable. Il est très bon dans Soda, mais on le ne voit pas dans sa dimension profonde.

Comment Anne Alvaro s'est-elle approprié le rôle ?
Il a fallu qu'elle travaille son accent. On est sortis avec mes amis iraniens pour qu'elle voit comment ils bougent. Elle a eu des séances de discussion avec mes amies pour s'imprégner de leur comportement, leur gestuelle, de la danse… Elle est formidable !

Vous venez du documentaire : comment êtes-vous arrivée à la comédie ?
Après mon premier documentaire, je pensais pouvoir facilement en faire d'autres, alors j'ai développé les projets. J'ai passé 5 ans sur le dernier pour au final m'entendre dire que je n'étais pas légitime sur le projet. Autant d'engagement pour rien… J'ai sombré dans la dépression. J'ai pleuré pendant 2 mois, puis je me suis dit que je ne pouvais pas rester comme ça. Je m'en suis sortie en écrivant cette fiction. Ça a été un plaisir dès le premier jour. J'inventais mes personnages, j'en faisais ce que je voulais. Ecrire des documentaires a toujours été un cauchemar pour moi, comme un accouchement. Je pensais que la fiction serait pire. Ça a été l'inverse !

La morale c'est "l'amour peut nous sauver de l'extrémisme" ?
L'amour, mais aussi l'instruction et la culture. Quand vous lisez des récits sur les djihadistes qui reviennent de la Syrie, la première caractéristique de ces jeunes, c'est la misère affective et sexuelle. Je me dis que quelque chose cloche à ce niveau-là. Ils ont aussi beaucoup de ressentiment face aux sociétés occidentales, à la France. Ils parlent souvent d'humiliation. Notre pays envoie le plus grand contingent de djihadistes. Il faut trouver les raisons. Comprendre ne veut pas dire excuser, mais il faut comprendre.

Cherchez la femme de Sou Abadi, au cinéma le 28 juin. Avec Camélia Jordana, Félix Moati et William Lebghil.

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