Yan England dépeint la jeunesse comme personne dans "1:54"

INTERVIEW - Yan England signe avec "1:54" son premier long-métrage, en salles le 15 mars. Un film dur et nécessaire, intelligemment réalisé, sur le harcèlement scolaire. Le brillant cinéaste canadien nous en dit plus.

Yan England dépeint la jeunesse comme personne dans "1:54"
© JEAN MICHEL NOSSANT/SIPA

Avec 1:54, l'acteur, animateur de télévision, scénariste et producteur canadien Yan England enfile pour la première fois la casquette de réalisateur de longs-métrages. En découle un travail juste et troublant de réalisme : le film a été tourné dans un lycée, au milieu de vrais étudiants. 1:54 dépeint avec intelligence la délicate période de l'adolescence et relève avec brio le défi de sensibiliser efficacement sur des sujets graves, le harcèlement à l'école et l'homophobie chez les jeunes. Un film poignant dont les personnages, interprétés par un trio d'acteurs talentueux. touchent au cœur. 

Dans 1:54, le lycéen Tim (Antoine-Olivier Pilon, qui nous avait déjà bouleversés dans Mommy de Xavier Dolan) subit les actes de harcèlement répétés du très populaire Jeff (Lou-Pascal Tremblay), avec lequel il dispute la place de n°1 dans la discipline du 800m. Tim trouvera dans le sport et le dépassement de soi, mais aussi avec son coach et la douce Jennifer (Sophie Nélisse). des aides pour s'en sortir... Cela sera-t-il suffisant ?

Le Journal des Femmes a rencontré Yan England, qui nous parle avec justesse du harcèlement à l'école, à travers l'histoire racontée dans son premier film.

© Bertrand Calmeau - ARP Sélection

Le Journal des Femmes : Pourquoi vous êtes-vous intéressé au harcèlement scolaire et à l'homophobie chez les jeunes ?
Yan England :
Pour moi, 1:54 est un thriller psychologique. Si je n'avais voulu parler que du harcèlement, j'aurais fait un documentaire. Depuis le début, mon objectif était de raconter deux univers : celui du sport, du dépassement de soi, et celui de l'école. Le questionnement de Tim par rapport à sa sexualité n'arrive qu'après. J'en parle d'ailleurs très peu pour laisser la surprise aux gens qui vont voir 1:54. Mon intention première n'était pas de faire un film sur l'homophobie, mais sur les jeunes et leur réalité de lycéens.

En quoi vous vous sentez proche de la jeunesse ?
Je suis comédien depuis l'âge de 8 ans et je participe à beaucoup d'émissions jeunesse dans mon pays : j'ai donc toujours eu la chance de côtoyer cet univers. Aujourd'hui encore je conserve ce lien et je m'implique beaucoup auprès des jeunes au Canada. Je reçois beaucoup de témoignages d'ados qui me parlent de ce qu'ils ont vécu et notamment du harcèlement, car ils me font confiance. Parfois, je suis même la première personne à qui ils en parlent.

Le réalisme du film est saisissant. Comment êtes-vous parvenu à cet effet ?

"Tout est vrai dans 1:54

Tout est vrai dans 1:54. Ce n'est pas un film autobiographique, ni l'autobiographie d'un seul élève, mais différents témoignages mis ensembles. Mon plus grand souci était l'authenticité. Dans la scène où Tim lit des commentaires injurieux sur Internet, c'est une vraie conversation que j'ai lue et retranscrite telle quelle dans mon scénario en changeant les noms. Le film est tourné dans un vrai lycée, un établissement tout ce qu'il y a de plus normal, pendant l'année scolaire.

Quelles anecdotes de tournage vous ont marqué ? 
Lors d'une scène où Tim se fait agresser à la cafétéria, les 1250 élèves du lycée étaient vraiment en train de manger, je ne les avais pas prévenus de ce qui allait être tourné car je voulais avoir leur vraie réaction. Pour que mes acteurs s'intègrent réellement dans le groupe de lycéens, ils avaient interdiction de s'appeler par leur vrai nom sur le tournage. Antoine-Olivier Pilon (Tim) et Lou-Pascal Tremblay (Jeff) sont très amis dans la vie. Je leur ai donc interdit de se voir en dehors du plateau le temps du tournage, pour conserver la rivalité qui anime leurs personnages.

Pouvez-vous dire que la réalité a fini par prendre le pas sur la fiction ?
Sans que les lycéens ne sachent rien de l'histoire que je tournais, au bout de quelques jours de tournage Jeff est monté tout en haut de la hiérarchie des élèves. C'était l'inverse pour Tim. Certains ont commencé à le bousculer et sont même allés jusqu'à lui jeter des bouteilles d'eau sur son passage ! Le pire dans tout ça, c'est que même en étant avec eux toute la journée, je n'avais rien vu. Je n'ai appris cela qu'à la première du film à Angoulême, quand mes deux acteurs l'ont raconté au public. C'est comme ça que j'ai compris qu'on ne pouvait pas tout voir.

© Bertrand Calmeau - ARP Sélection

Y a-t-il des réactions de spectateurs qui vous ont particulièrement marqué ?
J'ai reçu des centaines de témoignages après la sortie du film, en octobre au Québec : un garçon de 13 ans qui a subi du harcèlement pendant un an et qui a développé une hantise de l'école, une jeune fille qui a fait deux tentatives de suicide et qui a entendu de la bouche d'une autre "elle aurait dû crever " après la première… Un jour, deux lycéens sont venus me voir pour m'avouer qu'ils venaient de réaliser grâce au film qu'ils étaient des Jeff... D'autres encore comprennent après avoir vu le film qu'ils ont vu des cas de harcèlement et n'ont rien fait pour changer les choses.

Y-a-t-il eu des retours plus négatifs ?
Lors d'une projection dans un lycée privé, des élèves et des professeurs m'ont dit que le cas de Tim était cliché, que cela n'existait plus en 2017. Ils m'ont assuré qu'eux avaient réussi à éradiquer le problème du harcèlement dans leur établissement. C'est alors qu'une lycéenne a levé la main et leur a dit, à la stupeur générale, que ce que Tim vivait dans le film, elle le vivait actuellement.

L'homophobie et le harcèlement sont-ils encore tabous, notamment au cinéma ? Connaissez-vous des œuvres qui ont déjà traité ces sujets, qui vous ont peut-être inspiré ?
Je crois qu'il y a un malaise par rapport à ces sujets. On a tendance à se dire, "je ne le vois pas, donc ça n'existe pas". C'est une réalité qui fait peur. Je n'ai pas voulu m'inspirer d'autres films sur le sujet car je souhaitais m'inspirer du réel. En revanche, j'ai puisé dans Elephant de Gus Van Sant et Entre les murs de Laurent Cantet, qui dépeignent l'école de façon très réaliste.

Quel message avez-vous voulu faire passer avec 1:54 ?

"La plus belle chose que parvient à faire le film, c'est ouvrir le dialogue"

1:54 n'est pas une critique. Je n'ai pas voulu être moralisateur et je ne donne pas de réponse au problème. J'ai juste voulu prendre le point de vue d'un élève pour que le spectateur puisse se mettre à sa place. Je crois que l'être humain a du mal à ressentir de la compassion envers un autre tant qu'il n'a pas vécu pareil. La plus belle chose que parvient à faire le film, c'est ouvrir le dialogue. Beaucoup de gens m'ont dit que 1:54 leur donnait une porte d'entrée sur un univers qu'ils ne soupçonnaient même pas.

Vous dites que ce film n'est pas une autobiographie, mais le personnage principal n'est-il pas inspiré sur certains points de votre propre vie ?
Je ne suis pas Tim, mais il y a évidemment de moi dans le film. J'ai moi aussi vécu une forme de harcèlement quand je suis arrivé au collège. Je ne connaissais personne et j'étais déjà comédien, ce qui a déclenché des commentaires qui ont ensuite pris plus d'ampleur. J'ai réussi à m'en sortir en intégrant un club de musique. Je crois beaucoup en ce genre d'activités car elles sortent l'individu de l'isolement et lui permettent de se créer un cercle d'amis. Il peut cesser d'être une cible. D'autre part, la volonté que Tim a de dépasser ses limites, je le vis moi-même dans le sport et la compétition. 

© Bertrand Calmeau - ARP Sélection

Certaines personnes sont-elles davantage sujettes à devenir victimes de harcèlement ?
Il faut comprendre qu'il n'y a pas de profil. Tu peux être grand, petit, très intelligent ou d'une beauté incroyable, c'est la même chose. Un jour, un étudiant très fort, un joueur de basket, est venu me confier qu'après une erreur commise pendant un match, il avait commencé à se faire harceler par les autres, jusqu'à avoir des pensées suicidaires. N'importe qui peut être victime.

Quelles sont les clés pour se sortir d'une situation de harcèlement ?
Le principe du harcèlement, c'est la loi du silence. On pense que si on en parle, ce sera pire. Comme le dit Tim dans le film, il n'y a que deux façons de s'en sortir : ne rien dire et subir, ou ne rien dire et essayer de s'en sortir tout seul. Alors qu'en réalité, la solution selon moi, c'est la communication. Il faut réussir à en parler à quelqu'un, peu importe qui. Même si cela prend beaucoup de temps. Il y a aussi a une grande part de responsabilité pour les témoins oculaires. Parfois, c'est plus simple de faire comme si on n'avait rien vu. Il faut porter attention, observer et ouvrir les yeux sur ce qu'il se passe autour de nous.

"Le principe du harcèlement, c'est la loi du silence [...] la solution selon moi, c'est la communication"

Quel rôle peuvent jouer les adultes pour aider les jeunes à s'en sortir ?

Ce n'est pas facile pour les adultes, qui non seulement ne peuvent pas tout voir, mais n'arrivent pas toujours à comprendre. Souvent un adulte aura tendance à dire au jeune de ne pas faire attention aux remarques des autres. Sauf que l'ado n'aura pas forcément la maturité nécessaire pour appliquer cette solution, il se sentira donc honteux car incapable de faire ce que lui disent les plus grands. Il ira jusqu'à penser que c'est lui le problème. Ne pas banaliser ce qui arrive aux plus jeunes, c'est ça le plus grand défi.

Quelle est la part de responsabilité des réseaux sociaux ?
Je crois qu'il y a de très bons côtés dans les réseaux sociaux, que j'utilise moi-même. Mais il est important de réaliser tout le pouvoir qu'ont ces nouvelles technologies, qui peuvent aussi avoir leur côté pervers et dangereux. Avant, les victimes de harcèlement vivaient leur malheur à l'école et en échappaient une fois rentrés chez elles. Maintenant, le harcèlement dure 24h/24 car il te suit dans ta poche arrière. Il faut accepter les réseaux sociaux, mais réussir à les comprendre. 

Le Journal des Femmes a également interviewé Jasmin Roy qui lutte beaucoup au Canada contre le harcèlement. L'avez-vous rencontré et vous a-t-il aidé dans votre projet ?
Je connais très bien Jasmin, qui est depuis longtemps impliqué dans la lutte contre le harcèlement chez nous. Il fait des choses superbes en ce sens. Je lui ai donc envoyé le scénario pour qu'il le lise et me donne son opinion. J'ai aussi obtenu son aval et il m'a affirmé que mon projet était authentique. Je lisais encore ce matin que 700 000 enfants français étaient victimes de harcèlement à l'école. Et encore, ce ne sont que ceux que l'on connaît...  C'est la triste réalité et il faut en parler. 

1:54 de Yann England. Sortie en salles le 15 mars 2017.