Christian Schwochow : "Les femmes sont les héros les plus forts"

Christian Schwochow est le jeune réalisateur allemand à qui l'on doit la très belle fresque "Paula", portrait de la première peintre expressionniste en salles le 1er mars. Habitué à brosser le portrait de femmes fortes et féministe assumé, le cinéaste nous a dépeint son œuvre.

Christian Schwochow : "Les femmes sont les héros les plus forts"
© Service de presse

Le Journal des Femmes : Quand avez-vous fait connaissance avec Paula Becker ?
Christian Schwochow : Je l'ai connue à 11 ans. au cours d'un voyage dans la colonie d'artistes de Worpswede. Je me souviens avoir été attiré et préoccupé par son travail, sans connaître sa vie privée. Quand on m'a proposé le scénario, j'ai été surpris que cette histoire ne soit pas plus connue. Imaginez 140 ans en arrière, une jeune femme de 20 ans qui vivait radicalement pour être une artiste indépendante et vivre le rêve d'un couple à égalité, avec l'envie d'élever des enfants. C'est déjà difficile aujourd'hui alors que je vis à Berlin ! La relation de Paula et Otto est si moderne que je me suis dit que je devais faire ce film.

Paula Becker était bien plus que la première femme expressionniste, En quoi sa vie est-elle encore inspirante ?
Paula a d'abord était connue pour ses journaux intimes. Quand elle est morte, une petite maison d'édition les a publiés et les femmes se sont immédiatement identifiées. Elle avait écrit des choses qu'elle pensait personnelles, mais qui ont parlé à toute une génération. Les jeunes filles se sont senties encouragées à briser les murs et ne pas écouter ceux qui vous disent ce que vous ne pouvez pas faire parce que vous êtes femme. C'est pourquoi le film marche bien en Allemagne. Alors qu'on a 50% de femmes cinéastes, seulement 15% des films sont réalisés par elles. Il y a encore beaucoup à faire.

© Pyramide Distribution

Quel a été l'aspect le plus difficile à retranscrire ?
J'ai lu tous ses écrits. C'est bien d'avoir autant de matière, mais il faut arriver à s'en détacher. On a changé les décors et les costumes, le réalisme des coiffures. Je voulais que ça ait l'air historique et moderne à la fois. Je finissais toujours par revenir aux peintures pour trouver ce qu'elles disaient de ma génération. J'ai pris la liberté de ne pas satisfaire l'image qu'on ceux qui la connaissent. C'était risqué, mais c'était le meilleur moyen.

Qu'avez-vous préféré chez elle ?
J'aime le fait qu'elle ait été radicale dans son combat et sa pensée sans se voir comme une victime des hommes. Elle allait toujours de l'avant, ne se plaignait jamais, à une époque où personne n'autorisait les femmes à être créatives. Aujourd'hui quand vous voyez des femmes managers, elles n'ont d'autre choix que d'être sévères pour s'imposer. Elle ne l'était pas. Paula était joueuse, solaire, naïve. Dans ses journaux, on peut sentir sa passion, le feu qui l'animait, son désir d'embrasser la vie. C'est ce que j'ai trouvé fascinant. J'aurais adoré la rencontrer aujourd'hui.

"Paula était si moderne"

Paula était indépendante, attachée à la différence de ses peintures. Etait-ce un moyen de se rebeller ?
Elle ne se souciait pas de ce que les gens disaient. Aujourd'hui, nous vivons dans une société du "like". Il n'y pas d'entre deux. C'est fabuleux que cette jeune femme ait continué de peindre même si personne n'achetait ses œuvres. Elle n'était ni activiste ni féministe.
Elle ne se battait pas pour toutes les femmes artistes, juste pour elle-même. C'est ce qui la rendait si moderne. Elle était comme les jeunes femmes d'aujourd'hui, qui veulent poursuivre leur rêve sans être appelées féministes. Même si je trouve ça triste, parce que le féminisme est une bonne chose et ne devrait pas être négatif.

Votre film a l'esthétisme d'une peinture. Comment êtes-vous parvenu à ce résultat ?
Quand vous faites un film sur un peintre, vous vous sentez proche de leur moyen d'expression parce que c'est ce que nous faisons aussi : exprimer des pensées et des sentiments en créant des images. Les peintures de Paula n'étaient pas belles. Au lieu de transférer sons style visuel à notre film, nous avons cherché un contraste. Pendant les 45 premières minutes, le monde est plus beau que ses œuvres, montrer une différence avec la manière dont elle ressent les objets et les capture dans ses peintures.

"Les femmes sont les personnages de films les plus intéressants"

Vous étiez journaliste. En quoi cela influence-t-il votre travail ?
Mes films ont une approche journalistique parce je sais comment faire des recherches. Beaucoup de réalisateurs vivent à travers leur imagination et leur vision philosophique. J'ai une approche différente. Je sais comment pénétrer un milieu, farfouiller jusqu'au moment où je pense avoir trouvé des éléments nouveaux pour le public. Avant Paula, j'ai fait un film sur un fasciste en Allemagne de nos jours. Avoir accès à la scène terroriste totalitaire n'a pas été aisé. Quoi que je fasse, je commence par la recherche et je le fais comme un maniaque pendant des mois. Une fois que j'ai tout en tête, je mets ça de coté et je laisse mon imagination déborder.

Avez-vous déjà eu le sentiment d'être incompris, comme Paula ?
Le plus important est de faire un film que je veux voir. J'ai la chance que tous mes films aient trouvé un public, mais j'ai arrêté de lire les critiques. J'ai l'impression que ça ne m'aide pas. Je me sens incompris quand les journalistes se focalisent sur un détail qu'ils n'ont pas aimé alors qu'il y a tellement plus de choses.

D'où vous vient cet intérêt pour les femmes puissantes ?
Il n'y a pas assez de films sur elles. Les femmes sont les héros les plus forts parce qu'elle doivent se battre davantage que les hommes, tout en gardant un accès à leur monde émotionnel. C'est plus intéressant pour des personnages de films. J'ai été élevé par des femmes fortes. Ma mère l'est, on a écrit pas mal de scripts ensemble. On dit plus souvent aux jeunes femmes ce qu'elles ne peuvent pas faire plutôt que ce qu'elles peuvent faire.

Paula, de Christian Schwochow, avec Carla Juri. En salles le 1er mars 2017.

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