Fukushima mon amour : les confidences de l'actrice Rosalie Thomass

INTERVIEW - Intense et lumineuse, Rosalie Thomass crève l'écran dans le film de Doris Dörrie, "Fukushima mon amour", en salles le 15 février 2017. Nous avons rencontré la jeune actrice qui s'est livrée avec finesse et sincérité.

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Dans Fukushima mon amour, Rosalie Thomass est Marie, une jeune Allemande meurtrie qui va tout quitter pour refaire sa vie au Japon. A Fukushima, elle rencontre Satomi, dernière geisha de la région qui a tout perdu suite à la catastrophe naturelle et nucléaire de 2011, incarnée par Kaori Momoi. Ces deux femmes, qui ne semblent avoir en commun que leur tristesse, vont doucement réapprendre à vivre, au contact l'une de l'autre. Cette histoire touchante mise à l'écran par Doris Dörrie nous plonge dans l'univers sordide d'une région dévastée, dans lequel se dévoilent deux personnages féminins forts et captivants. La jeune Rosalie Thomass nous en dit plus sur ce drame qui sort en salles le 15 février 2017. 

© Hanno Lentz / Majestic

Le Journal des Femmes : Que saviez-vous du Japon avant le tournage ?
Rosalie Thomass :
Je ne connaissais pas vraiment ce pays et je n'y étais jamais allée. J'avais juste une amie japonaise qui apportait toujours une petite boîte de sushis à l'école pour sa pause déjeuner, ce qui me fascinait (rires). J'ai beaucoup lu avant le tournage et j'ai trouvé très intéressant que le Japon ait beaucoup de liens, notamment historiques, avec l'Allemagne. Ce qui me subjugue chez ce peuple, c'est leur minutie, leur rigueur, tout est beau et délicat. Nous sommes restés six semaines sur place, mais nous avons beaucoup travaillé et je n'ai pas pu rester plus longtemps. J'ai vraiment envie d'y retourner. 

Vous aimez voyager ?
J'adore ça. Je voyage énormément pour mon travail, donc quand j'ai du temps libre, j'aime aussi rester à la maison pour voir mes amis et ma famille qui me manquent beaucoup. Je n'ai pas vu assez de pays pour vous dire quelle est ma destination préférée, mais j'adore voyager à travers l'Europe et j'ai cette conscience d'être Européenne. 

Vous connaissez bien la France ?
Je suis venue souvent, mais surtout dans le Sud. Je pense qu'il y a énormément d'Allemands qui rêvent d'y avoir leur petite maison !

© Hanno Lentz / Majestic

Vous rappelez-vous du moment où vous avez su pour la catastrophe de Fukushima ?
Je ne me rappelle pas où j'étais, mais je me souviens du choc que j'ai ressenti. En Allemagne, il y a un souvenir très fort de Tchernobyl. Mes parents ont toujours eu une forte conscience écologiste et j'ai toujours été contre le nucléaire. Ma mère n'arrêtait pas de dire à quel point tout cela était dangereux, mais je ne l'écoutais que d'une oreille jusqu'à ce que se produise la catastrophe de Fukushima. Ça a été comme un cauchemar éveillé. Le pouvoir de la nature est totalement imprévisible. Les gens doivent comprendre ça. Le Japon est formé d'îles sujettes aux tremblements de terre et c'est inimaginable à mes yeux que des centrales nucléaires aient pu y être implantées. C'est tellement dangereux…

Est-il important pour vous de faire partie d'un film engagé contre le nucléaire ?
Ce n'est pas le plus important. Fukushima mon amour n'est pas un film politiquement engagé. Il veut surtout transmettre des émotions. Bien sûr, il délivre un message fort puisqu'il a lieu à Fukushima même. Mais quand on voit l'état de cet endroit et les difficultés de ceux qui ont survécu, qui ne peuvent toujours pas retrouver leurs maisons à cause des radiations, il n'y a pas besoin d'insister davantage.

Qu'avez-vous ressenti quand vous êtes arrivée à Fukushima ?
Beaucoup d'émotions même si j'étais accaparée par le travail. Il y a des survivants de la catastrophe qui jouent dans le film. Ils m'ont raconté leur histoire, extrêmement touchante. Je n'ai pas pleuré, pour essayer de garder une retenue, cette forme d'orgueil qu'ils ont eux aussi. C'est une façon de montrer de la politesse et du respect et ne pas faire de misérabilisme. L'immense tristesse que j'ai ressentie s'est exprimée après, à mon retour en Allemagne.

Vous avez beaucoup parlé avec les survivants ?
Oui, même si mon japonais est très mauvais. Nous avions un traducteur et Kaori Momoi [Satomi dans le film, ndlr] qui traduisait aussi ce que nous disions de l'anglais au japonais. Les survivants de la catastrophe sont des gens très ouverts, ils voulaient vraiment que nous sachions ce qu'ils avaient vécu.

"Les survivants de la catastrophe voulaient que nous sachions ce qu'ils avaient vécu."

Vous êtes-vous bien entendue avec Kaori Momoi ?
Oui. Elle a un caractère très fort, à l'image de son personnage, ce qui a beaucoup apporté au film. Ça a été très enrichissant de travailler avec elle. Elle est très drôle, mais elle fume… énormément (rires).

Que pensez-vous de votre personnage, Marie ?
Au début, je me suis dit : "Mon dieu, je ne veux pas jouer ce rôle, elle est si bête, si maladroite…" Mais j'ai réalisé que je ne pouvais avoir de plus beau cadeau. Ce personnage est imparfait et fait souvent des erreurs, mais c'est ça qui est intéressant et j'espère que les gens l'aimeront quand même (rires). Elle a un grand cœur, elle veut aider cette femme pourtant si renfrognée au départ [Satomi, ndlr] et elle n'abandonne jamais.

Vous identifiez-vous à elle ?
C'est un personnage très différent de celle que je suis dans la vie. Les Japonais étaient effrayés sur le tournage car les premiers jours, je tournais une scène où je crie sur une petite fille. On m'avait demandé d'être très dure avec elle donc je l'ai fait et les hommes japonais se sont dits : "C'est donc comme ça une femme allemande ?! Les Japonaises ne crieraient jamais comme ça ! Est-ce qu'elle a vraiment un mari ?" (rires) Alors que je ne suis pas du tout comme ça dans la vie.

Pensez-vous que les femmes sont différentes en Allemagne et au Japon ?
Je ne dirais pas qu'elles sont différentes, mais leurs possibilités le sont. En Allemagne comme en France, nous avons de nombreuses discussions sur l'égalité des sexes, sur les salaires. Moi, je peux travailler et avoir un enfant. Au Japon, j'ai été très surprise d'apprendre que ce n'était pas le cas. Dès qu'une femme se marie et a un enfant, elle arrête de travailler. C'est une mentalité très old-school pour un pays si développé. Ce qui m'a choquée, c'est que les femmes s'en accommodent, elles ne vont pas manifester dans la rue tous les jours pour leurs droits. Les Japonaises qui étaient avec nous sur le tournage me disaient qu'elles ne pouvaient pas avoir d'enfants car elles avaient fait le choix de travailler, ce qui n'est pas normal en 2017.          

"Les Japonaises qui étaient avec nous sur le tournage me disaient qu'elles ne pouvaient avoir d'enfants car elles avaient fait le choix de travailler"

Pouvez-vous comprendre la peur de l'engagement de votre personnage ?
Je peux comprendre ce sentiment de se dire qu'on est trop jeune, que tout s'enchaîne trop vite, que l'on ne sera plus jamais attirante, que l'on va peut-être se retrouver seule... C'est normal. J'ai 29 ans, les gens de ma génération ont peur de s'engager car nous voulons saisir toutes les opportunités. On ne sait jamais si l'on est vraiment prêt et il nous est difficile de dire "je t'aime et je veux passer le restant de mes jours à tes côtés". J'aime la stabilité, me sentir en sécurité et pour moi l'engagement n'a jamais été un problème. J'ai toujours été heureuse dans ma relation et à aucun moment je n'ai voulu trouver mieux ailleurs. J'ai déjà suffisamment de surprises et d'incertitudes dans mon travail pour vouloir de l'équilibre dans ma vie personnelle.

En quoi le tournage de Fukushima mon amour a été spécial à vos yeux ?
J'en ai appris plus que pendant n'importe quel autre projet. Ce n'était pas juste un tournage, mais une véritable expérience de vie. Aller dans la zone contaminée, faire face à toutes ces histoires, ces âmes en peine... Si l'on voit des fantômes dans le film, ce n'est pas un hasard. Il y a quelque chose de spécial à Fukushima. C'est difficile à décrire, mais on ressent le fait que des personnes ont perdu la vie à cet endroit.

"Il y a quelque chose de spécial à Fukushima : on ressent le fait que des personnes y ont perdu la vie"

Qu'avez-vous appris ?
On m'a toujours appris à apprécier les bonheurs simples. Mais après Fukushima mon amour, je suis encore plus reconnaissante d'être en bonne santé, de vivre dans un pays où les femmes et les hommes sont égaux, où l'on est plutôt à l'abri des catastrophes naturelles... J'ai appris qu'il y avait une réelle coïncidence entre l'endroit d'où l'on venait, la façon dont l'on a été éduqué et les possibilités que l'on a ensuite dans la vie. Il est impossible de juger les gens sur leurs origines, je le savais déjà, mais c'est devenu encore plus clair. Quand je suis revenue en Allemagne, cela a coïncidé avec une vague d'immigration, des gens venant de Syrie et d'ailleurs et qui ont tout perdu, ce qui est exactement le thème du film. Nous devons avoir de la compassion envers ces gens, leur ouvrir les bras et les aider quoi qu'il arrive.

Ce n'est pas ce que Donald Trump a dit à Angela Merkel... ["Je pense qu'elle a fait une erreur catastrophique de prendre tous ces migrants illégaux", dans une interview donnée aux quotidiens britannique Times et allemand Bild le 16 janvier 2017, ndlr]
Angela Merkel a peut-être fait une erreur en voulant accueillir ces gens sans dire comment et sans avoir de plan précisément élaboré. Mais aider les gens et ouvrir nos cœurs n'est jamais une erreur. La véritable erreur, c'est peut-être Donald Trump lui-même. Doris Dörrie [la réalisatrice, ndlr] et moi-même avons porté un pussy hat à la marche contre Donald Trump au lendemain de son élection, pour protester contre sa façon de traiter les femmes.

Vous n'êtes pas connue du grand public en France. Avez-vous des projets chez nous ?
Pour le moment non. Je devrais déjà apprendre la langue. C'est la première fois que je viens en France présenter mon travail.

Pouvez-vous me donner un titre de film français que vous aimez ?
Les 400 Coups de François Truffaut est un des mes films français préférés. J'aime beaucoup aussi Intouchables avec Omar Sy. En France, il est possible de faire un très bon film qui soit populaire et grand public. Et je suis fascinée par les actrices françaises qui sont si spéciales : Isabelle Huppert, Juliette Binoche, Marion Cotillard...

© Bodega Films

 

Fukushima mon amour, de Doris Dörrie. Sortie en salles le 15 février 2017.