Patrick Bruel et Elsa Zylberstein : "Aujourd'hui, les enfants ne sont pas au courant de ce qu'il s'est passé"

CINEMA - Dans "Un Sac de Billes", en salles le 18 janvier, Patrick Bruel et Elsa Zylberstein interprètent les parents de Joseph Joffo, qui a traversé la France occupée, en 1942, pour gagner la zone libre. Les comédiens nous ont parlé de leurs rôles et de l'importance de connaître l'Histoire.

© Gaumont Distribution

Patrick Bruel et Elsa Zylberstein sont peut-être confrontés à la plus terrible épreuve pour des parents, dans Un Sac de Billes : laisser partie ses enfants, seuls, pour échapper à un danger plus terrible encore. Dans cette nouvelle adaptation du roman culte de Joseph Joffo, en salles le 18 janvier, les comédiens incarnent le père et la mère de l'auteur qui, en 1942, à l'âge de 10 ans, a traversé la France occupée par les Nazis avec son frère Maurice pour gagner la zone libre. Des rôles forts et difficiles qui permettent à ces valeurs sûres du cinéma de briller, tout en lançant deux jeunes talents. Nous les avons rencontrés. 

Le Journal des Femmes : Comment avez-vous découvert le roman de Joseph Joffo ? 
Elsa Zylberstein :
Dans la bibliothèque de mes parents. Je l'ai lu vers 18 ans. Je me souviens que c'était un livre important à lire. Je l'avais trouvé très beau, avec une simplicité dans la manière de raconter. Pour les jeunes qui aujourd'hui ne connaissent pas l'Histoire, c'est justement une manière assez simple d'y avoir accès. On se rend compte que même nos deux jeunes acteurs dans le film ne connaissaient pas cette page de notre Histoire. 
Patrick Bruel : C'est ma mère qui me l'a donné quand j'avais 13 ans. Ce n'était pas négociable. C'était : "Tu laisses de côté la théorie de la relativité et Kant et tu lis ça." J'ai été très touché. J'avais envie d'être Joseph, je me suis identifié à ces gamins, je me suis vu en train de partir à l'aventure. Je voyais plus le côté solaire, le côté aventurier qui s'en sort que le drame. J'ai vu le film de Jacques Doillon à 15 ans. Cette histoire a évidemment résonné, mais quand j'avais 13 ans, la mémoire collective fonctionnait encore très bien. On parlait des choses, c'était très présent, on savait tout ce qu'il s'était passé, alors qu'aujourd'hui, les enfants ne sont pas au courant. Ils savent qu'il y a eu deux guerres mondiales, mais on fait parfois l'économie de cette tragédie et c'est criminel parce que ça permet à l'Histoire de recommencer.

Avez-vous ressenti un appréhension à l'idée de jouer dans l'adaptation d'un tel monument de la littérature ?
Elsa Zylberstein :
On ne peut pas aborder les rôles en se disant que ça va nous écraser. J'ai joué Hannah Arendt au théâtre, qui est peut-être autrement plus écrasant.
Patrick Bruel : On n'a pas peur de ça en général. Si on a décidé d'accepter un rôle, on a l'appréhension de la communication sur un tournage : est-ce qu'on va s'entendre sur le fond ? Est-ce qu'on va parler de la même chose ? Est-ce qu'on va aller dans le même sens ? Ma seule interrogation, c'était les enfants. Je n'aurais pas fait le film si je n'avais pas vu les essais des enfants. Quand je les ai vus, je suis tombé par terre et je me suis dit : "Avec ces enfants-là, ce sera un grand film." Au milieu du mois de novembre 2015, on était en train de vivre des choses qui nous permettaient de faire quelques rapprochements et forcément, l'émotion était palpable.

Pour vous aussi, Elsa, l'actualité tragique a eu un impact dans votre préparation du rôle ?
Elsa Zylberstein :
Bien sur que dans une période extrêmement chaotique, il y a eu des résonances avec ce qu'on était en train de vivre. Pour moi, c'était plus complexe de construire ce personnage et ce rôle. Je suis allée chercher plus en moi.
Patrick Bruel : Si je puis me permettre, Elsa a un passé et une histoire où la mémoire de sa famille vient résonner à chaque instant. Moi je suis Séfarade. On parle d'un exode, au début des années 60.
Elsa Zylberstein : Mon père s'est caché pendant la guerre. Ma grand-mère était Russe. Elle a fui en zone libre avec mon père. Ils se sont retrouvés sur un banc, ils n'avaient plus rien à manger, ils ne savaient pas où dormir et un garçon de café les a accueillis. Mon père s'appelait Sylvain, et pas Zylberstein, pendant la guerre. Il ne devait pas dire qu'il était juif donc effectivement, il y a des résonances. J'ai grandi avec mon père qui regardait Shoah. Il y avait peut-être, au contraire, un rejet de ma part. C'était compliqué de prendre ça sur ses épaules et de grandir avec ça. C'est des choses que j'ai en moi. Après, les rôles, c'est mystérieux comment on les construit. Je ne sais pas si l'actualité m'a aidé. Quand on joue une scène où on se dit qu'on regarde ses propres enfants qui vont partir, que c'est une partie de vous qui s'en va, qu'on ne les reverra peut-être plus et qu'il faut aller trouver la profondeur, l'intimité... C'est moi qui vais chercher ça profondément en moi. Je n'ai pas d'enfants en plus. Pour trouver ça, c'est notre travail d'acteur. 

Comment c'était de tourner avec de jeunes comédiens, Dorian Le Clech et Batyste Fleurial ?  
Patrick Bruel :
Ça dépend. Là, je n'ai pas tourné avec des "enfants", mais avec deux acteurs exceptionnels. Des acteurs qui sont là à l'heure, qui connaissent leur texte par coeur, qui ont des nuances, qui savent recommencer 10 fois les scènes, qui sont souriants, sympas. Et ils sont extrêmement bons. Ils vont faire des carrières.

Vous les avez conseillé ?
Patrick Bruel :
Un peu, mais pas des conseils paternalistes. Des conseils que je pourrais donner à un partenaire. Même avec Elsa, on peut se donner des conseils, se dire "ça, on peut le faire comme ça". Mais très franchement, ils étaient prêts. J'ai adoré ça. 

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