Mai Masri (3 000 Nuits) : "Je voulais montrer le côté humain qu'on ne voit pas dans les médias"

INTERVIEW - Dans le très beau "3 000 Nuits", au cinéma le 4 janvier, Mai Masri raconte l'histoire d'une détenue dans une prison pour femmes en Israël. Nous avons rencontré la réalisatrice.

Mai Masri (3 000 Nuits) : "Je voulais montrer le côté humain qu'on ne voit pas dans les médias"
© Pia Torelli/SIPA

3 000 Nuits raconte l'histoire de Layal, une jeune palestinienne incarcérée dans une prison pour femmes, accusée d'avoir commis un attentat. Elle va passer 3 000 nuits derrière les barreaux. Plus de 8 ans. Au début de sa détention, elle apprend qu'elle est enceinte. Aux défis de l'injustice et de la découverte d'un nouvel univers s'ajoute celui d'élever un enfant. Comment devient-on maman dans de telles circonstances ? Comment élever un enfant dans un univers aussi difficile ? 

3 000 Nuits est le premier film de fiction de la réalisatrice palestinienne Mai Masri, qui s'était jusqu'alors consacrée au documentaire. C'est aussi son premier film qui bénéficie d'une sortie en France. Dans ce huis clos, "très symbolique de la condition des Palestiniens", la cinéaste montre une réalité très dure, tout en véhiculant un message d'espoir et d'humanité. Un équilibre périlleux, mais parfaitement maîtrisé. Les films mettant en scène le thème de la maternité ne manquent pas : Ombline (2012), Leonera (2008) ou encore Love Child (1982). Dans 3 000 Nuits, Mai Masri ajoute au récit humain une dimension historique et politique, qui donne une autre ampleur à son propos. Délicat et poignant, 3 000 Nuits dresse un beau portrait de femme en même temps qu'il donne une vraie leçon de courage.

Le Journal des Femmes : Quel a été l'élément déclencheur à l'origine du film ? 
Mai Masri : J'ai été inspirée par l'histoire d'une femme que j'ai connue quand je tournais en Palestine, dans ma ville natale, à Naplouse pendant les années 80. Elle a été emprisonnée en Israël et elle a accouché en prison. Son fils est resté 2 ans avec elle. C'est une histoire très forte qui m'a beaucoup émue en tant que mère. J'ai commencé à m'intéresser aux femmes prisonnières et j'ai pensé qu'il fallait absolument faire ce film. Je n'avais jamais entendu parler d'une telle histoire dans le cinéma palestinien.

Vous êtes connue pour vos documentaires. 3 000 Nuits est votre première fiction. Qu'est-ce qui vous a incité à changer de registre ?
Il fallait raconter cette histoire sous cette forme. Ça pourrait être un documentaire, mais je voulais qu'on revive cette histoire, pas seulement en parler.

Vous avez rencontré des prisonnières et vu leurs conditions de vie…
J'ai interviewé une trentaine de prisonnières israéliennes et palestiniennes. A partir de ces interviews, j'ai commencé à construire l'histoire et les personnages. Je n'ai pas eu l'occasion de rencontrer des gardiennes.

Comment avez-vous trouvé votre actrice principale ?                           
J'ai fait un casting avec plusieurs femmes et Maisa Abd Elhadi avait tout ce qu'il fallait pour le rôle parce qu'elle était très convaincue par le personnage. Pour elle, c'est naturel. Elle est spéciale. Elle travaille beaucoup, elle est très sincère et très modeste. Tout le casting était très engagé. Pour un film comme ça, il faut avoir des gens qui y croient. Ce n'est pas un film pour des vedettes.

Comment avez-vous créé cette sensation d'immersion dans la prison, cette proximité avec les détenues ?
Les personnages sont accrocheurs et ils sont très variés : il y a les jeunes, la vieille, la leader… J'ai aussi joué sur la manière de tourner et de filmer. La caméra était proche des actrices. Il y a des plans très serrés sur leurs visages, sur les yeux de Layal. Et les comédiennes ne sont pas loin de cette réalité ; beaucoup ont fait de la prison ou ont des proches en prison. On sent ça. Il y a une authenticité parce qu'on sent qu'elles connaissent très bien cette réalité. Ce n'est pas artificiel.

Tourner avec un enfant de 2 ans doit être un sacré défi…          
Oui, j'ai l'habitude de tourner avec des enfants, mais pas aussi petits. Il y avait un enfant de 5 ans dans mes films documentaires. Il faut être très patient avec eux. On dit qu'il faut éviter de tourner avec des enfants et des animaux et ici, j'ai fait les deux ! Ça en vaut la peine parce qu'il y a une chose magique avec les enfants. Ils sont spontanés et ont beaucoup d'imagination. C'est une vraie richesse. Pour l'enfant de 3 000 Nuits, ce n'était pas du cinéma : quand il rit, c'est pour de vrai; quand il pleure et quand il dort aussi. On ne peut pas diriger un enfant de 2 ans. C'est lui qui nous a dirigés. C'était parfois difficile, mais c'était marrant.

© JHR Films

Quelle a été la scène la plus difficile à tourner ?
C'était les scènes avec lui parce que parfois, il ne voulait pas être emprisonné. Il y a aussi une scène avec un oiseau en bois qui devient un vrai oiseau entre ses mains. C'était un moment magique parce qu'on ne savait pas quoi attendre. Le petit dormait pendant cette scène. Ce n'était pas non plus facile de tourner ce film dans le désert, dans une vraie prison avec une grande équipe et un sujet pareil, assez délicat. C'était un défi de le faire comme il faut, avec beaucoup de recherches.

Vous espérez faire passer un message avec ce film ?
Oui, un message d'espoir. Montrer la solidarité et la force des femmes. Layal est une femme simple qui trouve sa force en tant que maman. Je voulais aussi montrer une réalité méconnue, celle des détenues palestiniennes dans les prisons et montrer le côté humain qu'on ne voit pas dans les médias.

Pensez-vous que le cinéma a une vocation politique ?
Bien sûr, tout est politique dans la vie.

3 000 Nuits  est votre premier films distribué en France. Qu'est-ce que ça vous évoque ?
Ça me fait très plaisir parce que le film a été très bien reçu jusqu'à maintenant. Il a eu 9 prix en France, 20 prix au total. C'est une lutte, ce n'est pas facile de sortir un film. J'ai mis beaucoup de temps à faire celui-ci et ça en valait la peine.

Vous souvenez-vous de la manière dont vous avez découvert le cinéma en tant que spectatrice ? 
J'étais jeune. A Beyrouth, il y a quelques films qui m'ont marquée à l'époque. Quand j'avais 17 ans, je suis entrée à l'Université de San Francisco et j'ai découvert le cinéma là-bas. Les films d'Amérique latine, le réalisme magique, le cinéma novo, le cinéma italien de Fellini, Visconti… J'ai essayé d'expérimenter pour trouver mon propre style. Le cinéma m'a bouleversée parce que j'avais trouvé un moyen de m'exprimer. J'avais des choses à dire en tant que jeune Palestinienne et le cinéma permettait de toucher les gens.

En Palestine, avez-vous rencontré des difficultés en tant que femme ?
Oui, mais c'est difficile pour tout le monde de faire des films indépendants. C'est intéressant de voir que maintenant, en Palestine, 50% des films sont faits par des femmes. Ce n'est pas le cas dans d'autres pays ou en Occident. Quand j'ai commencé, j'étais peut-être là première femme. Quand on a une caméra, les gens ont un certain respect et oublient si vous êtes une femme ou un homme. Mais dans l'industrie en général, il y a de la discrimination, surtout quand on essaie de trouver des fonds. C'est plus difficile pour des femmes de trouver des budgets. 

Quels sont vos projets ?
J'ai commencé à écrire un nouveau scénario. Je pense faire une suite à 3000 Nuits3000 et 1 Nuits peut-être (rires). Le public me demande ça. Les gens veulent savoir ce que deviennent les personnages et l'enfant. Ils continuent à vivre dans l'imagination du public et c'est une bonne chose.

© JHR Films

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