Sidse Babett Knudsen : "Irène Frachon est un bulldozer, moi pas"

Dans "La Fille de Brest", Sidse Babett Knudsen incarne le combat d'Irène Frachon, la pneumologue qui a fait vaciller l'empire Servier et révélé le scandale du Mediator. Un nouveau rôle de femme forte pour l'ex-Première ministre de la série "Borgen".

© LOPEZ/DYDPPA/Shuttersto/SIPA

C'est un sacré challenge qu'a dû relever Sidse Babett Knudsen dans La Fille de Brest, au cinéma le 23 novembre : incarner Irène Frachon, la pneumologue de Brest qui a alerté les autorités sanitaires en 2007 sur les dangers du Mediator. Un défi que la comédienne danoise relève haut la main devant la caméra d'Emmanuelle Bercot. Le choix de la réalisatrice peut surprendre, tant l'actrice, avec son regard acier et son accent scandinave, est éloignée de la lanceuse d'alerte. Mais finalement, ce n'est pas tant le souci de coller à la réalité que la force du message qui compte. La mythique Birgitte Nyborg de la série Borgen prête toute sa fougue et sa sensibilité à cette femme hors du commun, qui a mené seule une croisade contre les lobbys pharmaceutiques. Un rôle puissant, dans lequel elle montre l'étendue de son jeu, oscillant entre détermination sans faille et désespoir le plus total. Une interprétation qui pourrait bien valoir à la comédienne, César de la Meilleure actrice dans un second rôle pour L'Hermine, une deuxième compression. Rencontre. 

Le Journal des Femmes : Comment avez-vous été sensibilisée au scandale du Mediator ? 
Sidse Babett Knudsen : Les productrices de Haut et Court sont venues me voir à Copenhague avec Emmanuelle Bercot. Elles m'ont parlé de ce scandale vraiment important pour les Français et du rôle d'Irène Frachon, qui était apparemment une femme extraordinaire. Emmanuelle a tout de suite dit que le propos n'était pas seulement l'histoire du Mediator, mais l'idée du citoyen, de l'être humain qui se bat contre une industrie. Ça m'intéressait énormément. À l'époque où l'affaire a éclaté, je vivais à Copenhague. Je ne me suis pas vraiment aperçue de tout ça. 

Avez-vous rencontré Irène Frachon pour préparer le rôle ? 
Nous nous sommes vues dans un restaurant à Paris, quand le film n'était encore qu'une idée et qu'il n'y avait pas de scénario. On s'est tout de suite très bien entendues. Je l'ai trouvée extraordinaire, très attachante et très inspirante. Elle m'a raconté son histoire. J'avais tellement d'informations. J'étais vraiment remplie. J'ai dit aux productrices que ça suffisait et que j'attendais le scénario pour inventer un personnage.

Comment avez-vous fait le tri dans ces informations ?
Il s'est passé au moins 6 mois entre la rencontre avec Irène et le moment où j'ai lu le scénario. Tout s'était mis en place dans ma tête. Je me suis servi de ce qu'elle m'avait dit au fur et à mesure, quand il me manquait des éléments dans le script pour expliquer ses réactions. C'était très important pour moi de ne pas faire une imitation, que de toute façon, je n'aurais pas réussie. Je suis Danoise. Je ne l'ai pas revue avant de m'être approprié le personnage. Je joue ce rôle, dans ce scénario. Je n'essaie pas de mettre d'éléments extérieurs dedans.

Vous ne ressentiez donc pas de pression particulière à incarner un personnage réel ?
Quand j'ai rencontré Irène, quand je l'ai vue à l'hôpital, je me suis demandée ce que j'étais en train de faire. C'est une énorme responsabilité. Mais défendre cette femme, ce caractère dans le scénario, je savais que je pouvais le faire. Ce rôle et ce personnage, c'était un cadeau.

Vous avez aussi rencontré sa famille ?
Oui. Je n'aurai pas cru qu'une famille comme ça existe si je n'avais pas vu son mari et ses enfants. Une famille tellement harmonieuse, drôle et vivante. Ce n'est pas du tout exagéré à l'écran. Ils m'ont accueilli très généreusement. J'étais là depuis 3 minutes et je leur ai demandé s'ils jouaient vraiment de la musique tous ensemble comme dans le film. Irène m'a demandé si je voulais qu'ils me jouent un morceau et tous les enfants ont joué pour moi. C'était formidable.

© Jean Claude Lother / Haut et Court

Avez-vous rencontré des familles de victimes du Mediator ?
Très peu. Je voulais vraiment me concentrer sur la fiction.

Avez-vous des points communs avec Irène Frachon ?
On est très différentes, mais il y a des choses dans lesquelles je me reconnais. On aime bien rire. On partage une légèreté et une certaine gravité. Irène est un bulldozer, moi je n'en suis pas un. 

Vous auriez pu vous lancer dans un tel combat, comme elle ?
Non, je suis une petite lâche (rires). Je suis une petite courageuse, elle c'est une grande courageuse. Mais si je peux faire quelque chose, en sachant comment tout va finir, j'agirai. 

Aviez-vous déjà des connaissances sur le monde médical ?
Très peu. Je ne me sens pas du tout à l'aise dans un hôpital. Je me sens toujours un peu malade quand j'en sors. Mais c'était très intéressant d'être parmi des gens qui connaissent cet univers. Emmanuelle [Bercot, ndlr] s'y sent très bien. La productrice aussi a voulu faire carrière dans ce milieu. 

Le film montre une opération à coeur ouvert et une autopsie. Ces scènes étaient difficiles à tourner ?
C'est mon côté pas très courageux. Je n'étais pas toute seule donc c'était moins effrayant. Je suis venue avec une armée : avec l'équipe, on était 20 dans l'hôpital. J'ai commencé à y prendre goût. Pendant le tournage de la scène de la morgue, je me suis dit : "C'est drôle cette odeur, c'est quand même très spécial." On m'a répondu : "Oui, parce qu'il y a des morts dans les frigos, Sidse." J'ai réalisé que ça faisait une heure que j'étais entourée de morts... C'était quand même quelque chose d'être si proche de cadavres. Je n'avais jamais fait ça.

Avez-vous réussi à vous défaire facilement de votre personnage après le film ?
Oui. C'était encore plus facile, parce que l'identité tient à la langue. Quand je suis retournée chez moi, au Danemark, je parlais danois avec mes amis donc il restait très peu d'Irène Frachon. Je lui ai aussi rendu le pendentif qu'elle m'avait prêté, une croix. J'ai l'impression que quand je lui ai rendue, j'ai rendu Irène à Irène.

Avez-vous confiance dans l'industrie pharmaceutique aujourd'hui ?
Je m'en suis toujours méfiée. C'est du commerce tout ça. J'ai été élevée en me méfiant de tous les gros commerçants.

Vous êtes née au Danemark, avez grandi en Afrique, tourné en France, aux Etats-Unis… D'où vous vient ce goût pour le voyage ?
Mes parents étaient de grands voyageurs. Ils se sont rencontrés en Amérique du Sud. Ça fait partie de ma vie depuis que je suis toute petite. Dès qu'on pouvait, on voyageait. Au début de ma carrière, j'utilisais mes cachets pour voyager. Je tournais un film et après, je voyageais. Maintenant, je peux voyager pour mon travail. C'est le luxe ! J'adore aussi les langues et je suis très heureuse de travailler en français ou en anglais. C'est plus difficile que de travailler en danois, mais c'est exaltant.

Avez-vous encore des rêves de comédienne ? Des personnages que vous rêveriez d'incarner ?
Oui, beaucoup ! Il y a aussi des rôles tenus par des hommes et que j'aimerais faire en version féminine. Des détectives privés des années 50. J'aimerai aussi jouer Richard III en femme. Un grand portrait, comme Marguerite récemment. C'était fantastique. Meryl Streep l'a fait aussi donc je crois que c'est déjà pris. Elephant Man, en tant que femme. Elephant Woman...

La Fille de Brest, réalisé par Emmanuelle Bercot, avec Sidse Babbett Knudsen, Benoît Magimel... 2h08. 

Regardez la bande-annonce de La Fille de Brest, au cinéma le 23 novembre :

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