Emmanuelle Bercot : "Le seul moteur d'Irène Frachon, c'est les victimes"

INTERVIEW - Dans "La Fille de Brest", au cinéma le 23 novembre, Emmanuelle Bercot revient sur le scandale du Mediator. La réalisatrice livre un grand film, mêlant thriller, enquête, médecine et drame humain. Le Journal des Femmes l'a rencontrée.

© Javier Etxezarreta/SIPA

Nous sommes en 2008. Irène Frachon, pneumologue de Brest, alerte les autorités sanitaires sur les risques cardiaques liés au Mediator, un traitement contre le diabète, également utilisé en tant que coupe-faim. Elle passe de commissions en commissions, écrit à tous les responsables politiques, publie en 2010 le livre "Mediator 150 MG : combien de morts?". Personne ne l'écoute. Pire : on tente de la discréditer et on la menace. Deux ans plus tard, au terme d'un combat acharné et d'une détermination sans faille, le médicament est finalement retiré du marché. C'est cette histoire qu'Emmanuelle Bercot raconte dans La Fille de Brest, avec Sidse Babett Knudsen et Benoît Magimel, au cinéma le 23 novembre. La réalisatrice signe un film important et passionnant, plongeant dans les arcanes d'un système et d'un monde dominé par ses codes, sa hiérarchie, ses intérêts financiers. Loin de livrer une œuvre austère en expliquant par le menu une affaire complexe, Emmanuelle Bercot mêle avec brio thriller, enquête et drame humain pour une oeuvre citoyenne, dans la lignée d'un Erin Brockovich.

Le Journal des Femmes : Vous souvenez-vous de ce que vous avez ressenti quand le scandale du Mediator a éclaté ?
Emmanuelle Bercot :
Je me rappelle comme tout le monde en avoir entendu parler dans les médias. Je suis assez sensible à ces questions-là parce que je suis fille de médecin. L'industrie pharmaceutique faisait partie des préoccupations de mon père, donc c'est un truc que je connais depuis que je suis toute petite. J'étais intéressée par cette affaire sans y prêter une attention plus aiguë que ça. C'est à la lecture du livre d'Irène Frachon, qui reprend tous les ressorts de l'affaire, que j'ai été complètement sidérée par ce qu'elle a dû surmonter pour arriver à se faire entendre.

Comment avez-vous découvert son livre, Mediator 150 MG : combien de morts? ?
Mes productrices m'ont conseillée de le lire et m'ont interrogée sur l'éventualité d'en faire un film. Il venait de sortir et beaucoup de producteurs s'y intéressaient. Ça m'a interpellée en tant que citoyenne, mais je n'ai pas du tout eu l'évidence d'un film. Les productrices ont insisté pour que je rencontre quand même Irène Frachon. Elle m'a raconté son histoire, avec son tempérament tout feu tout flamme. Quand elle parle, tout prend vie. Cette rencontre a été le déclic. Je me suis dit que si le film était le portrait de cette femme, le récit de son combat de son point de vue, ça pouvait faire une histoire de fiction très forte, avec un personnage qui allait embarquer les spectateurs.

Avez-vous rencontré des familles de victimes ?
Non. Plutôt que de multiplier les victimes dans le film, on a décidé très vite d'en incarner une qui serait emblématique de toutes les autres. Irène nous a permis de rencontrer une de ses patientes, dont elle est très proche. Elle a en partie inspiré le personnage de Corinne.

Avez-vous aussi rencontré des membres de la classe politique de l'époque ?
On a rencontré tous les protagonistes, sauf les purs politiques, Je n'ai pas rencontré Xavier Bertrand [ministre de la Santé à l'époque, ndlr] et Aquilino Morelle [rédacteur d'un rapport de l'Igas sur le Mediator, ndlr] parce que ce qu'on montre dans le film est très factuel. Il suffisait de se fier aux documents qu'on avait. J'ai rencontré le député Gérard Bapt : il a été un maillon très important de l'affaire et fait partie de l'entourage proche d'Irène maintenant. Tous ces acteurs avaient l'énergie d'une armée derrière elle. La Fille de Brest est le portrait d'une femme, mais c'est aussi une aventure collective, avec des gens venant d'horizons différents, qui se sont serrés les coudes et se sont apportés leurs compétences mutuelles. 

"Si Irène a tenu, c'est en grande partie grâce à sa famille"

Vous avez aussi rencontré la famille d'Irène Frachon ?  
Bien sûr ! On a rencontré tous ceux qui ont fait sa vie pendant ces 5 années et en premier lieu, son mari et ses 4 enfants. Le film reflète très fidèlement l'ambiance qui règne dans cette famille, une atmosphère très joyeuse où la musique est omniprésente. C'est une famille comme j'en n'avais jamais vue. On a compris en les voyant que si Irène avait tenu, c'est en grande partie parce qu'elle a ce socle-là, uni envers et contre tout. Ça se sent.

Est-ce que ses proches avaient conscience du danger auquel elle s'exposait ?        
Irène est assez émotive. Ce n'est pas quelqu'un qui cache ses sentiments. Je pense qu'ils l'ont vu au fond du trou, notamment à deux moments où elle a eu extrêmement peur : quand le sous-titre de son livre, Combien de morts ?, a été censuré, parce qu'elle a pris conscience du pouvoir colossal du laboratoire Servier. Et le moment où elle a surpris les échanges de mails entre experts qui la dénigrait. Elle s'est dit qu'elle s'était mis tout le monde à dos, que ça allait mal finir. Sa famille a partagé tout ça avec elle. Elle était obnubilée par cette affaire, 24 heures sur 24. Elle ne dormait plus. Elle ne pensait qu'à ça. Plus grand-chose d'autre ne comptait. Mais ils ont toujours été derrière elle. 

© Haut et Court / Jean Claude Lother

Le film est basé sur des faits réels, mais en avez-vous romancé une partie ?         
C'est du cinéma et il faut provoquer de l'émotion chez le spectateur. Je ne dis pas que l'histoire du Mediator n'aurait pas suscité d'émotion, mais j'étais tenue par ce qu'on appelle "la fiction du réel". On est obligé de coller à la réalité, surtout pour les séquences basées sur des faits techniques, médicaux ou scientifiques. Je ne pouvais prendre aucune fantaisie parce qu'il fallait que je sois irréprochable et inattaquable sur ce plan-là. J'ai profité d'une partie plus romanesque du film, notamment dans le duo entre Irène et Antoine Le Bihan. J'ai insufflé du conflit, des tensions, des engueulades, des réconciliations et même une légère ambiguïté amoureuse qui n'a pas existé dans la réalité. Irène et son confrère ont eu l'intelligence de comprendre que le cinéma est une transposition de la réalité et m'ont autorisé à prendre ces libertés.

La Fille de Brest mêle thriller et enquête médicale sans jamais négliger l'aspect humain de l'histoire. Comment parvient-on à cet équilibre ?
Il fallait que le film soit ultra-efficace, ultra-rythmé et accessible au grand public. Simplifier l'aspect technique tout en restant crédible. L'autre enjeu, c'était de rendre compte de l'humanité de tous ces gens. L'idée du thriller est venue de là : quand Irène raconte son histoire avec ses mots, ses émotions et ses grands gestes, elle dit qu'elle avait l'impression qu'elle était dans un film d'horreur, qu'elle allait se réveiller, que ce n'était pas possible. Puisqu'elle avait vécu et ressenti les choses comme ça, le meilleur moyen de transmettre son histoire aux gens, c'était de la raconter sous forme de thriller. 

Avez-vous subi une pression des laboratoires Servier pendant le tournage du film ?
Aucune, à ce jour, ni moi, ni la production. Je pense qu'ils sont au courant parce que le film a été annoncé il y a longtemps. Ça fait 5 ans que ce projet est sur les rails, mais ils ne se sont jamais manifestés. 

Pourquoi avoir confié le rôle d'Irène à Sidse Babbett Knudsen ?
Ce n'est pas mon idée. Je ne l'aurai jamais eu d'ailleurs. Parmi les actrices françaises de 40-45 ans, je n'arrivais pas à en imaginer une dans ce personnage. Faute d'emballement évident, j'allais abandonner le film. J'ai confié ça à Catherine Deneuve un soir et immédiatement, elle m'a dit : "Il y a une actrice incroyable dans la série Borgen. Vous devriez regarder." J'ai trouvé cette actrice épatante, singulière, à part, avec une énergie débordante. C'est ce que je cherchais pour le personnage. Je l'ai rencontré et je lui ai proposé le film tout de suite. C'était aussi incongru qu'évident, à tel point que le fait qu'elle ne soit pas française et qu'elle ait cet accent n'a jamais posé question.

Vous auriez vraiment abandonné le projet si vous n'aviez pas trouvé la bonne comédienne ?   
Oui, parce qu'il faut que je sois convaincue de mon choix, que ça m'embarque totalement. Ce n'était pas une bonne idée de faire le film à moitié sûre de moi. 

Et pour Benoît Magimel ?  
J'étais 100 % convaincue. Le personnage dont est inspiré Antoine Le Bihan a cette bonhomie, mais il a aussi une très grande humanité, quelque chose d'assez fragile, quelque chose de l'enfance. C'est comme ça que j'avais vu ce personnage. Benoît a tout ça et il a dit oui tout de suite.

C'est la deuxième fois que vous le dirigez après La Tête Haute. Avez-vous travaillé différemment avec lui ?   
Ce sont deux personnages totalement différents, même physiquement. D'un film à l'autre, il est méconnaissable. Je n'avais pas l'impression de travailler avec le même acteur. Il est comme une pâte à modeler. Je peux en faire absolument ce que je veux. Ça a été le même type de travail : aller chercher le cœur de ce qu'il est, enlever tout le décorum qui peut parfois nuire au jeu pour ne garder que la sève.

© Haut et Court / Jean Claude Lother

Faites-vous encore confiance à l'industrie pharmaceutique ?   
Je ne lui faisais pas confiance avant de toute façon. Je ne prends jamais de médicament. Il ne faut pas généraliser non plus, il y a des laboratoires qui sont sans doute irréprochables. Tant que le monde de la santé et de l'argent cohabiteront, je ne vois pas comment les choses pourraient se régler. Je reste extrêmement méfiante. Depuis l'affaire du Mediator, sans parler de toutes celles qu'il y a eu avant, c'est quand même l'avalanche de scandales du même type. Ça ne pousse pas à rassurer les gens.

Le sujet des scandales sanitaires vous intéresse ?
Ce sont surtout les lanceurs d'alerte qui m'intéressent. C'est eux qui nous permettent d'ouvrir les yeux. L'affaire du Mediator est symptomatique et édifiante de plein d'autres affaires. Celle du sang contaminé me choque tout autant, si ce n'est plus. C'est la toile de fond du film. Le combat aurait été aussi fort et aussi beau si ça avait été un scandale alimentaire, financier, écologique, politique. Ce qui est merveilleux, c'est ce qu'a accompli cette femme. Irène Frachon est l'une de nos grandes lanceuses d'alerte en France. Son histoire peut encourager chacun à faire bouger les choses. Elle est partie de rien. Rien ne la prédisposait à ça et elle s'est transformée en machine de guerre par nécessité, pour l'intérêt général. Chacun a le pouvoir de faire ça, il faut simplement être extrêmement courageux.

Vous pourriez avoir ce courage-là ?
C'est dans mon tempérament, mais je ne sais pas. C'est comme quand les gens demandent "vous auriez été résistants ou collabos ?". Tout le monde répond "j'aurais été résistant", mais on ne sait pas du tout ce qu'on aurait fait. Je serais partie au combat, mais je ne sais pas si, comme elle, j'aurais réussi à aller jusqu'au bout, à ne jamais baisser les bras. 

"Irène est au-delà de la révolte. Elle est dans la haine de tout ça"

Vous a-t-elle dit ce qu'elle aurait fait si personne ne l'avait écoutée ?
Elle n'aurait jamais lâché. Si ça n'était pas passé par les médias, elle aurait forcé les portes des députés à l'Assemblée nationale. Elle aurait fait en sorte que ça aille au bout parce que ses pensées quotidiennes, c'était "des gens meurent". Il n'y avait que ça qui l'intéressait. Ce n'est pas non plus le chevalier blanc qui veut rétablir la transparence en France, sinon, elle serait ministre de la Santé. Elle serait capable de l'être d'ailleurs. Son seul moteur, c'est les victimes. Irène est une idéaliste, mais elle a aussi la vocation de son métier de médecin et elle le pratique avec une pureté totale.    

Vous pensez qu'Irène Frachon a tout raconté, dans son livre et à vous ?
Non. Elle m'a dit des choses qu'il n'y avait pas dans le livre puisque toute la seconde partie du film se déroule après sa publication. Je pense qu'elle a des convictions et des révoltes d'une telle force qu'elle ne les exprime peut-être pas. Elle est au-delà de la révolte. Elle est dans la haine de tout ça. Elle ne peut pas toujours l'exprimer comme elle le voudrait. Elle contient pas mal de choses, c'est certain.

La Fille de Brest, réalisé par Emmanuelle Bercot, avec Sidse Babbett Knudsen, Benoît Magimel... 2h08. 

Regardez la bande-annonce de La Fille de Brest, au cinéma le 23 novembre :

Voir aussi :