Radu Mihaileanu : "Gemma Arterton a toutes les qualités du monde"

INTERVIEW - Radu Mihaileanu revient avec son 6e film, "L'Histoire de l'Amour", au cinéma le 9 novembre. Le réalisateur nous a parlé de cette oeuvre-fleuve, qui traverse les continents et les époques. Rencontre.

© Reynaud Julien/APS-Medias/ABACA

Radu Mihaileanu est un réalisateur rare. En 23 ans, le cinéaste franco-roumain n'a signé que 7 films, dont un documentaire. L'Histoire de l'Amour, au cinéma le 9 novembre, est l'adaptation du roman du même nom, publié par Nicole Krauss en 2006. On y suit deux histoires en parallèle : la première retrace la passion qui lie Alma (Gemma Arterton) et Léo (Mark Rendall) en Pologne dans les années 30 avant que la guerre ne les sépare; la seconde nous transporte dans le New York d'aujourd'hui au côté d'une jeune fille (Sophie Nélisse) qui ne croit plus en l'amour.

Cette confrontation des époques accouche d'un film solaire et émouvant, servi par une solide interprétation, où la force de Gemma Arterton répond à l'espièglerie de Derek Jacobi, fringuant malgré ses 78 printemps, et à la justesse de Sophie Nélisse, tout juste âgée de 16 ans. Une histoire d'exil et de déracinement qui fait écho à celle de Radu Mihaileanu. En 1980, le réalisateur a quitté la Roumanie, alors asservie par la dictature de Ceaușescu, pour émigrer en Israël puis en France. Rencontre.

Le Journal des Femmes : Comment avez-vous découvert le livre dont est adapté votre film ?
Radu Mihaileanu :
Je l'ai lu en 2006, à sa sortie. J'ai été bouleversé, mais pas une seconde ça m'a traversé l'esprit que j'étais capable de faire un film aux Etats-Unis. Il y a 3 ans, deux producteurs fous, eux aussi méga-fan du livre, me l'ont apporté en me disant "ce n'est que pour toi, aucun autre réalisateur au monde ne peut le faire". Ça m'a flatté, mais je me suis dit : "C'est tellement compliqué. Comment on va faire ça nous, petits Français aux Etats-Unis ? Jamais on n'arrivera à faire un film." Ça montre, comme le film et le livre le disent, que quand on veut on peut. Quand on est amoureux d'une histoire, on peut déplacer des montagnes.  

Qu'est-ce qui vous a plu dans cette histoire ?
La foi dans l'amour, l'amour malgré tout, celui qui traverse le temps et qui contamine une autre génération. J'ai deux enfants et je suis conscient de la difficulté des adolescents de se faire aimer, d'aimer et de ne pas avoir peur de l'amour. Aujourd'hui, il y a une terrible peur de l'amour et de la souffrance qu'il engendre. Tout ça me touchait énormément. Le personnage de Léo ressemble beaucoup à mon papa. Il traverse à peu près la même époque que mon père, de la fin des années 30 à aujourd'hui. Il y a aussi les thèmes de l'immigration, de l'identité, le fait de quitter une culture et de s'adapter à une autre diamétralement opposée. Cette histoire avait tout pour que je m'enflamme. Il était urgent de faire ce film, dans une époque envahie par les crises; d'apporter aux gens un peu d'espoir et de leur dire "n'oubliez pas que vous avez quelque chose de merveilleux en vous, qui va peut-être être la base sur laquelle il faudra reconstruire : l'amour et les liens". Aujourd'hui, le virtuel détruit les liens. Renouez-les, refaites-vous confiance, ressortez le merveilleux qui est en vous et cherchez-le chez les autres. 

Pourquoi avoir choisi Derek Jacobi, Gemma Arterton et Sophie Nélisse ?           
Parce que ce sont les meilleurs ! J'ai la chance depuis mon tout premier film de choisir les meilleurs comédiens pour mes personnages. Pas toujours des mégas stars. Là, j'ai quand même Sir Derek Jacobi, un des plus grands acteurs de théâtre et de cinéma [Hamlet, Henry V, Gladiator…, ndlr]. Gemma Arterton a toutes les qualités du monde. Elle est la star montante, elle a tout : la beauté, une capacité de jeu très large, de la comédie jusqu'à la tragédie, et une capacité d'évolution puisqu'elle joue le personnage d'Alma de 18 à 80 ans. Elle est aussi crédible dans le rôle de la femme la plus aimée au monde. Il faut le porter sur les épaules. Ça ne pouvait être qu'elle. Et Sophie Nélisse est la star de demain. J'ai la chance d'avoir eu une belle brochette d'acteurs qui véhiculent une grande humanité.

C'était un défi particulier de tourner un film sur plusieurs époques différentes ?  
C'était l'un des principaux défis : reproduire ces décors, les costumes, les mœurs de l'époque... La décision d'Alma a créé le débat et j'en suis ravi. J'adore la documentation, comprendre comment vivaient les gens, pourquoi ils faisaient telle chose, d'où ils venaient, quelles étaient leurs influences. Tout ça crée de l'humour et du drame.

Je ne veux pas qu'on m'oblige à dire quelque chose

Comment trouvez-vous l'équilibre entre le drame et l'humour ?
C'est ma vie ! Je ne cherche pas ça consciemment. J'ai vécu sous la dictature de Ceaușescu, en Roumanie. Notre seule façon de nous défendre, de survivre et de nous prouver que nous n'étions pas des robots ou des objets dans les mains du dictateur, c'était de tordre cette réalité tragique par l'humour et l'esprit. Ma condition de juif a renforcé ça puisque le peuple juif a résisté à toutes les tragédies de son histoire par l'humour. Pour moi, c'est naturel. C'est comme un musicien qui change tout le temps de rythme. C'est aussi certainement une sorte de pudeur. Quand je sens que les scènes deviennent trop tragiques ou trop lourdes, je me sens mal à l'aise et je fais une pirouette, une blague.

Le film a été projeté en avant-première à Deauville. Faites-vous une différence entre cinéma hollywoodien et cinéma indépendant, tel que le défend le Festival ?  
On sent que les blockbusters de Hollywood sont faits pour ramener de l'argent. Dans le cinéma indépendant, l'auteur est libre de faire ce qu'il veut. mais même à Hollywood, il y a des réalisateurs qui résistent. Scorsese, Spielberg, Coppola et plein d'autres. Ils ont travaillé à l'intérieur du système hollywoodien tout en le détournant. Avant eux, il y a eu Ernst Lubitsch, Billy Wilder... Ce n'est pas tout blanc ou tout noir, il n'y a pas d'un côté le cinéma indépendant et de l'autre, Hollywood. Il y a plus de nuances et dans le système hollywoodien, il y a plein de bonnes choses. Ce ne sont pas deux mondes. Je n'aime pas faire cette catégorisation cinéma "art et essai" et cinéma "commercial". Moi-même, je ne sais pas ce que je fais. J'essaie de faire un cinéma intelligent et de donner du plaisir au public. Je ne veux pas qu'on m'oblige à dire quelque chose. Je suis indépendant, mais je pense au public auquel je m'adresse. 

Que pensez-vous de cette vague des remakes et reboots que connaît en ce moment le cinéma ?
Ça ne sert à rien. Un remake, c'est absurde. C'est comme si on disait, "tu as fait l'amour avec quelqu'un et c'était formidable, maintenant est-ce que tu veux refaire exactement la même chose avec quelqu'un d'autre ?". Non, ce quelqu'un d'autre fait autre chose, à sa manière. L'esprit humain peut toujours inventer. Il n'a pas besoin de reproduire. C'est une stupidité. 

L'Histoire de l'Amour, réalisé par Radu Mihaileanu, avec Gemma Arterton, Derek Jacobi, Sophie Nélisse, Elliott Gould... Au cinéma le 9 novembre.  

© Wild Bunch Distribution

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