Les Frères Dardenne, "les Frères Coen de Liège"

Chantres d'un cinéma réaliste enraciné à Seraing, la banlieue industrielle où ils ont grandi, Luc et Jean-Pierre Dardenne, récompensés deux fois par la Palme d'or à Cannes, pour "Rosetta" et "L'Enfant", filment le combat d'une femme dans "La Fille Inconnue", une réflexion sociétale sous forme de quête obsessionnelle pour une jeune médecin. Rencontre avec un drôle de tandem, celui de deux frangins qui parlent d'une même voix.

© VILLARD/NIVIERE/SIPA

Construit comme un film policier, "La Fille Inconnue", au cinéma le 12 octobre, est centré sur le personnage du docteur Jenny Davin. Un soir, cette médecin généraliste n'ouvre pas sa porte à une personne qui sonne après la fermeture de son cabinet. Le lendemain, elle apprend que celle-ci a été trouvée morte à proximité. Alors que la police lui dit ignorer l'identité de cette immigrée, Jenny, prise de remords, va se lancer seule sur les traces de la victime...
Avec cette fable morale, dans laquelle ils traquent la vérité de leur héroïne, les frères Dardenne poursuivent dans leur veine naturaliste pour poser la question de la culpabilité et de la responsabilité. Un film à thèse ? "Surtout pas..."

Le Journal des Femmes : Quelle est la genèse de La Fille Inconnue ?
Jean-Pierre Dardenne : Elle date d'il y a quelques années. On voulait faire un film sur quelqu'un qui se sent coupable de la mort d'un autre. L'idée de cette fille qui sonnait à la porte d'une femme médecin est venue ensuite. L'idée que le responsable de cette négligence était là pour soigner la souffrance et augmenter la durée de vie venait renforcer la chose. Elle devait vraiment ouvrir et elle ne l'a pas fait. La ville de Liège dans laquelle on tourne est une évidence, comme cette voie rapide, le long de la Meuse... Et le fait que la victime soit une jeune Africaine, le long du fleuve, cela fait écho aux réfugiés.

Cette fille inconnue, on peut aussi se demander si ce n'est pas ce médecin. On ne sait que très peu de choses sur elle.
Luc Dardenne : C'est une volonté de garder opaque sa vie privée, amicale, amoureuse. Ce qui déclenche l'intrigue, c'est sa culpabilité, le fait de ne pas avoir ouvert la porte à cette femme que l'on va retrouver morte. Cela l'obsède au point qu'elle abandonne son propre appartement pour habiter au-dessus du cabinet et il n'y a plus de place pour rien d'autre.

Cette femme médecin semble soigner à bonne distance des pathologies, sans affect, sans sensibilité exagérée. C'est une représentation que vous souhaitiez de la profession ?
Luc Dardenne : Jenny dit au début à son stagiaire : "Fais attention, pour faire un bon diagnostic il faut ne pas être envahi par ses émotions". C'est vrai qu'elle n'a pas de sentiments. Elle n'est pas en demande d'affection par rapport aux patients, elle fait son boulot. Il faut les toucher, elle est délicate, douce, mais on ne l'a jamais vue comme quelqu'un qui avait une proximité trop développée. On l'a vu comme notre médecin de famille, à l'écoute et silencieux.

Pourquoi avoir choisi Adèle Haenel pour incarner cette héroïne ?
Luc Dardenne : On la connaissait dans ses films au travers de ses personnages dans Les Combattants et Suzanne. Nous l'avons rencontrée à Paris, lors d'une remise de prix, entendu parler… Son visage nous a fascinés. Une belle innocence transparaissait. C'est devenue une évidence que notre vieux médecin devienne cette jeune femme. Nous avons retravaillé le scénario dans ce sens.

C'était volontaire de ne montrer le corps qu'à travers ses symptômes, ses pathologies ?
Jean-Pierre Dardenne : C'est la souffrance que l'on évoque. Jenny soigne le pied du gars, elle écoute la respiration sur le dos d'un autre, elle fait une prise de sang… On n'a jamais pensé à l'érotisation de la peau, des gestes. La seule dimension sexuelle du film, c'est la question de la prostitution.

Au-delà de la souffrance, il y a la violence des patients qui viennent solliciter un arrêt de travail, la dépendance des toxicomanes, des alcooliques, l'agressivité de ceux qui essayent de corrompre son éthique... Est-ce un message social ?
Luc Dardenne : C'est un film avec des pathologies d'aujourd'hui, un regard sur une partie de la société, ceux qui rémunèrent leur médecin en lui donnant à manger. Les consultations ont lieu au bord d'une voie rapide. Et la clientèle est au bord du monde, en marge. On entend les bruits des voitures et des camions qui passent, envahissent l'espace.

Il y a un autre interprète récurrent dans vos films, Jérémie Rénier...
Jean-Pierre Dardenne : On aime travailler avec lui. Il est né avec nous si l'on peut dire. C'est dans La Promesse qu'il est devenu acteur. On a toujours suivi ce qu'il faisait, on est restés très liés. On lui a téléphoné pour savoir s'il était disponible, il s'est débrouillé.

Pour nos lectrices peut-être moins cinéphiles, comment décririez-vous ce que vous essayez de faire ?
Jean-Pierre Dardenne : On essaie d'être parmi nos personnages, de les considérer, de raconter des aventures humaines, des choix moraux que doivent faire des individus aujourd'hui. On pense que nos films sont aussi des regards sur le monde actuel.
Luc Dardenne : On essaie de filmer des gens coupés du monde qui parviennent à sortir de leur solitude grâce à une rencontre. Notre ville s'est écroulée avec les différentes crises économiques, on a vu beaucoup de gens, de jeunes seuls, la drogue qui s'introduit dans la ville. On a vu la misère s'installer. 

Diriez-vous que vous faites un cinéma militant ?
Luc Dardenne : Non, on ne veut pas faire passer un message, être porteur d'un discours ou d'une dénonciation. Notre moteur, c'est d'essayer de créer des situations vivantes où le fruit de la vie passe dans tous les plans, c'est de mettre en lumière l'optimisme dans les situations difficiles.

Un cinéma engagé ?
Jean-Pierre Dardenne : Notre démarche, c'est d'être au plus près de l'humain, en filmant des personnes confrontées à des décisions. Jusque-là somnambules, elles bougent, évoluent, s'ouvrent à leurs désirs, trouvent une sortie. Les filmer ainsi et pas comme des parias, c'est une manière d'être engagé par le regard.

J'ai lu que vous souhaitiez travailler sur le terrorisme…
C'est terrible, mais c'est une invention des médias. L'interview est fausse, hors contexte. On a fait un démenti en Belgique.

Quelle a été votre première émotion de cinéma ?
Jean-Pierre Dardenne : La peur. J'avais 6-7 ans, un ami de nos parents, cinéaste amateur, était allé aux États-Unis. Il nous a montré des images, un peu burlesque. Et puis celle d'un gars poursuivi qui s'enferme dans une armoire. J'ai été terrorisé.
Luc Dardenne : La peur aussi, devant Moïse dans Les 10 Commandements, projeté à l'école communale.

Le dernier film que vous avez vu avec plaisir et/ou admiration ?
Jean-Pierre Dardenne : Toni Erdmann ,de Maren Ade.
Luc Dardenne : Meurtre sous contrat, un film noir d'Irving Lerner, mais c'est un DVD.

Travailler en tandem, est-ce une évidence ?
Luc Dardenne : Jean-Pierre étudiait Bruxelles, j'étais toujours à Seraing. Je suis allé porter à mon frère le linge que notre mère lessivait et je l'ai rejoint sur un projet de spectacle et de vidéo, en 1974...

Comment décririez-vous votre collaboration ?
Jean-Pierre Dardenne : Fraternelle. Elle est professionnelle et amicale avec notre équipe technique.
Luc Dardenne : On pourrait, en étant frères, ne pas partager cela, mais on aime les mêmes films, la même littérature.

Dans la vie, quels sont les liens qui vous unissent en dehors du cinéma ?
Jean-Pierre Dardenne : On lit beaucoup, on discute beaucoup, de tout et de rien. On ne peut pas dire qu'on a une passion commune pour les timbres ou les musées. On a chacun construit une vie individuelle, familiale.

Quelles sont vos relations sur un tournage ?
Jean-Pierre Dardenne : Avant de passer derrière la caméra, nous répétons plusieurs semaines Luc, les comédiens et moi. Sur le plateau, on voit tous les deux en même temps le plan que celui qui est en train de se tourner.

Avez-vous des points de divergence ?
Jean-Pierre Dardenne : Sur des choses du quotidien comme le choix d'un resto, d'un repas. Sur des éléments logistiques ou pratiques comme l'horaire d'un rendez-vous ou d'un avion. Nous ne sommes pas d'accord avec nos sœurs non plus. L'une est infirmière à Paris et l'autre, assistante décoratrice au théâtre...         

Est-ce que vous vivez pareillement le succès, le lien avec cet univers un peu particulier du showbiz ?
Luc Dardenne : On ne vit pas du tout là-dedans. Quand un film est présenté à Cannes pendant une semaine, on y est. A part ça, on vit en Belgique, où il n'y a pas d'industrie du cinéma.

Depuis une vingtaine d'années vous êtes reconnus dans le métier. Est-ce que vous divisez par deux cette notoriété ?
Luc Dardenne : On nous présente comme "les Frères Dardenne". Cela nous amuse. A Liège, les autres disent "bonjour les Frères", même quand on est seul. Il paraît que c'est un peu comme les Frères Coen "d'Amérique" (rires).

Avez-vous un but commun, ou individuel ?
Luc Dardenne : J'espère que ma fille va réussir sa vie professionnelle car elle est en train de passer des examens dans le domaine ambulancier.
Jean-Pierre Dardenne : J'ai plutôt un souhait : celui que tout aille pour le mieux pour mes petits-enfants.

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