Matt Ross : "Viggo Mortensen apporte intégrité et intelligence à tout ce qu'il fait"

INTERVIEW - Récompensé au Festival de Deauville, "Captain Fantastic" sort en salles mercredi 12 octobre. Ce road-movie, lumineux et puissant, nous a bouleversé lors de sa projection. Le Journal des Femmes a rencontré le réalisateur, Matt Ross. Un homme passionnant avec lequel on aurait aimé discuter des heures...

© James M Warren/SilverHub/SIPA

Projeté en compétition officielle au Festival de Deauville, début septembre, Captain Fantastic a touché les festivaliers, qui ont accueilli le film avec une chaleureuse standing-ovation. Le film a reçu le prix du Jury et le prix du Public, deux trophées qui se sont ajoutés au prix de la Mise en scène reçu plus tôt, au Festival de Cannes. Un coup de coeur pour nous aussi, à voir dès le 12 octobre au cinéma.   

Ben élève ses six enfants au beau milieu de la forêt, coupé de la société de consommation. Dans la famille, on ne célèbre pas Noël, mais la naissance de Noam Chomsky, on fait l'école à la maison, on maîtrise la chasse comme l'escalade et les enfants sont invités à débattre pour exprimer leur point de vue. Un jour, les événements contraignent ce père de famille pas comme les autres à revoir son mode d'éducation.

Dans ce film lumineux et viscéral, Matt Ross est parvenu à l'alliance parfaite entre pertinence du propos, humour et émotion. La marque des grands films. La qualité du casting et la performance du charismatique Viggo Mortensen ajoutent encore au charme de Captain Fantastic. Un véritable coup de maître pour le réalisateur, qui signe ici son deuxième long-métrage, après 28 Hotel Rooms, en 2012.

Avec passion, Matt Ross nous a parlé de son film, du rôle de parent et de la vie en dehors de la société. Avec tellement de passion d'ailleurs qu'on aurait pu l'écouter pendant des heures...

© Mars Films

Le Journal des Femmes : D'où est venue votre inspiration ? 
Matt Ross : Captain Fantastic est inspiré par mes aspirations en tant que père. Certains éléments sont autobiographiques. Ma mère a vécu dans des communautés alternatives dans l'Oregon, dans les années 80. Nous vivions dans les montagnes, au milieu de nulle part. Certaines maisons avaient la plomberie et l'électricité; d'autres, non. L'été, je dormais dans un tipi. Je n'ai pas spécialement écrit ce film pour parler de l'école à la maison, de la vie déconnectée de la technologie ou des maladies mentales. Ça fait partie de l'histoire, mais le film porte sur le fait d'être parent, sur les questions que j'ai eues en tant que père et les valeurs que je voulais transmettre à mes enfants. 

Pourquoi avez-vous confié le rôle de Ben à Viggo Mortensen ?
Je n'avais personne en tête quand j'écrivais le film, parce que c'est ridicule : on ne sait jamais à quels comédiens on va avoir accès, et une fois qu'on le sait, on ne connaît pas leur emploi du temps. Viggo était mon premier choix. Il apporte de la dignité, de l'intégrité et de l'intelligence dans tout ce qu'il fait. Il croyait au propos du film. C'est un grand artiste et je voulais travailler avec quelqu'un qui avait ce dévouement, quelqu'un que j'admire et qui allait élever le projet.

Comment avez-vous créé cette impression de famille avec vos comédiens ?
Nous avons rassemblé tout le monde plusieurs semaines avant le tournage pour un camp d'entraînement. Il y avait des cours tous les jours, du matin au soir : de l'escalade, Samantha Isler et Annalise Basso ont appris à manier les couteaux, l'esperanto, Viggo a appris à jouer de la cornemuse, George MacKay faisait 4 heures de yoga chaque jour... Tout le monde s'entraînait physiquement. Ça a contribué à les rapprocher. L'idée n'était pas qu'ils deviennent des experts dans chacune de ces disciplines, c'est impossible en 2 ou 3 semaines, mais qu'ils nouent des liens et deviennent amis. Les enfants ont commencé à voir Viggo comme un leader, comme un père et un ami. Quand le tournage a commencé, ils avaient leur façon de communiquer et leur propre langage.

Pensez-vous, comme Ben dans le film, qu'on doive tout dire aux enfants, sans tabou ?  
Probablement. Je montre beaucoup de choses à mes enfants et parle beaucoup avec eux. Mais je ne montrerai pas à mon fils de 9 ans une vidéo d'une décapitation de l'Etat islamique. Il me pose des questions sur Daech. Il écoute la radio avec moi, on ne regarde pas les infos à la télé. Je ne pense pas qu'il soit trop jeune pour comprendre ce qui se passe dans le monde, ou pour en parler, mais il n'est pas nécessaire de lui montrer ces images, trop néfastes. Je ne pense pas non plus qu'un adulte ait besoin de les voir.  Chez nous, nous parlons de sexe, de violence, du monde. Pourquoi pas ?

Comment expliquez-vous que certaines personnes veuillent vivre en marge de la société ?
Je ne peux parler que pour les Etats-Unis et je ne peux pas parler pour tout le monde, mais je pense que beaucoup de personnes se sentent désengagées envers leur communauté ou le gouvernement. On peut fuir dans les bois pour de nombreuses raisons. Parfois, les gens sont émotionnellement instables et ne peuvent pas fonctionner dans la société. Ce n'est pas le cas pour la famille de Ben. Ils ne se sont pas retirés à cause de ça. Parfois, les gens fuient parce qu'ils ont peur que le gouvernement leur prenne leurs armes ou leurs droits. Ça ne vaut pas non plus pour cette famille. Ce désir, chez beaucoup de gens d'une vingtaine d'années, n'est pas non plus politique. Ils veulent juste être connectés à l'environnement, à la nature, au rythme des saisons, cultiver leurs propres fruits et légumes. Je pense que c'est une belle et sage démarche. 

Qu'avez-vous voulu dénoncer ou dire dans le film ? 
Je ne pense pas vouloir dire quelque chose. Les films qui disent des choses me semblent condescendants. Je veux poser des questions, je veux montrer et non pas dire pour faire en sorte que vous tiriez vos propres conclusions.

Captain Fantastic, réalisé par Matt Ross, avec Viggo Mortensen, Frank Langella, George Mackay, Samantha Isler... Au cinéma le 12 octobre. 

© Mars Films

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