Philippe Lioret : "Le Fils de Jean est un film masculin avec une sensibilité féminine"

De retour au cinéma pour son huitième long métrage "Le Fils de Jean", Philippe Lioret décortique une nouvelle fois les liens familiaux et la paternité. Rencontre avec un réalisateur qui n'a pas peur de déplaire, mais aime satisfaire son public.

© Lucas Lauer/Journal Des Femmes

Dix ans après Je vais bien ne t'en fais pas, Philippe Lioret revient avec un nouveau drame familial. Cette fois, celui qui a mis en lumière le talent tragique de Kad Merad et la jeune actrice aujourd'hui confirmée Mélanie Laurent, offre au public Pierre Deladonchamps, sacré meilleur espoir masculin lors des César 2014 pour le choc L'inconnu du lac, et un casting 5 étoiles venu du Canada. Librement inspiré du roman de Jean-Marc Dubois Si ce livre pouvait me rapprocher de toi, Le Fils de Jean retrace l'histoire de Mathieu, Parisien divorcé de 33 ans et père d'un petit garçon, qui s'embarque pour un voyage à Montréal afin d'assister à l'enterrement d'un père qu'il n'a jamais connu et dont le corps reste introuvable. Là-bas, il rencontre ses deux frères, dont il vient d'apprendre l'existence.

Une histoire familiale tortueuse, comme il en existe beaucoup, que Philippe Lioret connaît jusque dans sa chair : "Il y a une grande part de mon histoire personnelle dans ce garçon, sans que je vous raconte mon histoire personnelle qui est juste... personnelle." La volonté de Lioret, comme dans chacun de ses films, est de toucher à l'intime et d'embarquer le spectateur dans une histoire humaine. Pari réussi avec un film qui suggère plus qu'il ne montre, évoque plus qu'il ne dit, grâce à la délicatesse et la subtilité de la caméra du réalisateur. Rencontre avec un Philippe Lioret encore ému de l'accueil réservé au film, au lendemain de sa projection au Festival du Film d'Angoulême, où il a fait la clôture hors-compétition. "Le multiplexe du coin a dû ouvrir quatre salles, parce que plus de 1000 personnes ont voulu voir le film", se réjouissait le réalisateur avant de commencer à répondre à nos questions. 

La famille, au cœur des films de Philippe Lioret © Fin aout productions/Sebastien Raymond

Le Journal des Femmes : Après Je vais bien ne t'en fais pas, Welcome ou Toutes nos envies, des films qui ont plu au public, aux critiques et ont été récompensés, comment appréhendez-vous cette nouvelle sortie ?
Philippe Lioret :
Je n'ai pas peur d'être attendu au tournant. Pour faire un film c'est trois ans de travail, ça doit ressortir d'une envie et d'un désir profond. A chaque film, on recommence tout, on ne vit pas sur un acquis. C'est un autre monde, des autres gens que l'on raconte. C'est ce que j'aime dans le métier : c'est toujours différent. Je ne me pose pas de questions, je ne fais pas de carrière... Ça passe ou ça casse !

Comme dans vos autres drames, il y a une certaine fixation sur la figure paternelle, pourquoi ce thème vous préoccupe-t-il ?
Rétrospectivement, je m'en rends compte. Là c'est un film qui parle vraiment de la famille et de la paternité. Sur ce côté-là, il a un vrai cousinage avec Je vais bien ne t'en fais pas. Il y a aussi beaucoup de mon histoire personnelle dedans. Mais quand on y pense, dans Welcome c'était déjà le même thème avec un père de substitution. Là c'est l’histoire d'une famille de substitution. C'est la recherche d'une fratrie. Autour de ça, c'est composé comme un thriller familial. J'adore ça, le principe du thriller. Il y a comme un roman policier dans ce film. 

Avec la mort mystérieuse du père, le cadavre inexistant et les secrets de famille, on sent effectivement l'ambiance d'un polar. En réaliserez-vous un à l'avenir ?
Je pourrais réaliser un thriller. Si j'en fais un il y aura des morts, des morts violentes. Mais je ne suis pas un fabricant de films, dont peut-être si je tombe sur un truc formidable. Je fais des films pour raconter des histoires qui me touchent en espérant que ça va toucher le plus grand nombre parce que je ne suis rien d'autre qu'un spectateur. Au final, je fais les films que j'ai envie de voir. 

Dans Le Fils de Jean, un échange résume parfaitement une certaine lâcheté masculine. Mathieu dit à Bettina, la fille de Pierre, l'ami de son père défunt : "Abandonner ses enfants est un sport national chez vous." Ce à quoi elle répond "Et on n'a pas d'équipe féminine". Est-il plus facile pour un homme que pour une femme d'abandonner ses enfants ? 
L'histoire nous le raconte comme ça. Il y a plus de pères qui ont fait des enfants et qui se sont débinés que de femmes. Comme elles les portent, elles ont un peu de mal à partir et si elles le font, elles partent avec. C'est évident.

Et vous intéresser à la maternité ou refaire des portraits de femmes, c'est envisageable ?
Quand j'ai fait Mademoiselle c'était un vrai portrait de femme. Je vais bien ne t'en fais pas était celui d'une jeune femme. Mais toujours avec une dramaturgie, la force de la narration et une histoire à raconter, un mystère à découvrir. J'essaye de faire en sorte, avec ma vision de spectateur que je redonne aux autres, que l'on soit immergé dans l’histoire. Il n'y a que ça qui m'intéresse. Qu'on entre dans le film, qu'il n'y ait pas de distance, qu'on sente qu'on résout un mystère qui nous concerne. Le cinéma ne marche qu'à l'identification.

Philippe Lioret sur le tournage du film © Fin aout productions/Guy Ferrandis

Le film est parfaitement calibré, sans une minute de trop, sans dialogue superflus...
Il n'y a pas de calibration possible. Je pense que quand on écrit, il y a un moment où l'on entre dans le peau des personnages et c'est eux qui vont dans la direction naturelle qu'ils doivent prendre. Ce qu'ils vivent, leur destin ou leur façon de se comporter, c'est eux, on ne fait que les suivre. C'est pour cela que je suis assez long à écrire. Je dois connaitre tous les personnages, principaux comme secondaires, sinon j'ai l'impression d'être en surface. 

Vous expliquez avoir parfois réécrit des scènes la veille de les tourner ou laisser les comédiens apporter des propositions. Y-a-t-il eu des changements importants ?
Il n'y a pas eu de changement dans le scénario, mais on a fait des aménagements dans les dialogues, en raison de la culture. Lors des grandes lectures avec tous les acteurs, je les ai laissés me dire ce qui selon eux, étant Canadiens, était français de France ou du Québec. Il n'était pas question que l'on ne comprenne pas ce qu'ils disent et qu'il y ait des sous-titres. Mathieu est Français et il n'a pas les sous-titres. En travaillant là-dessus, on a apporté au scénario. Ensuite pendant le tournage, je suis une éponge à tout ce qui peut donner un plus au film. Comme ce sont des acteurs inventifs et concernés, ils ont fait des propositions. J'apprends à tous les films. Mais avec celui-là, j'ai appris pas mal.

Le film se dénoue dans les dernières minutes...
J'aime que les spectateurs ne soient pas passifs durant le film, mais se posent des questions. Qu'il y ait une part de réflexion. Pour les acteurs, c'est différent, puisqu’il s'agit d'une collaboration, qu'ils ont lu le scénario en entier et que l'on tournait les scènes dans le désordre. Le début et la fin du film ont par exemple été tournés en même temps. Un défi pour les acteurs tant ils se passent des choses entre ceux deux moments. 

Comment avez-vous trouvé le titre ?
C'était une évidence pour moi. Il s'est imposé à moi. Parce que lorsque Mathieu débarque, il est le fils de Jean. C'est toute son histoire qu'on raconte : ce désir absolu de connaitre ses frères qu'il n'a jamais vus et ce père qu'il pensait être l’histoire d'un soir. J'ai d'ailleurs pensé un temps l'appeler Une histoire d'un soir mais j'ai préféré Le Fils de Jean, moins tortueux et plus net. 

Dans le film, on ne voit pas le beau-père de Mathieu, ni sa mère et ni la mère des deux frères. Tout est concentré sur les six personnages. Pourquoi cette "économie" de personnages ? 
Il ne s'agit pas tant d'une économie que de coller à l'histoire qui se passe entre eux six : Mathieu, Pierre – l'ami de Jean –, par la force des choses ses deux frères et parce que cela se passe mal avec eux, il reste avec Pierre et sa famille, à savoir sa femme Angie et sa fille Bettina. Il se retrouve alors dans un monde qu'il n'a jamais connu : une famille heureuse et harmonieuse. Une famille de substitution en somme.

Que souhaitez-vous que l'on retienne du film ? 
Juste l’impression d'avoir été là et d'avoir vécu ça avec eux. Une impression qui est diffuse et forte en même temps. Un bien-être finalement. Je pense que c'est ce qui ressort de la fin du film. Lors des projections, j'ai vu a quel point le film, qui met en scène des hommes, touche le public féminin. Ça rejoint beaucoup Je vais bien ne t'en fais pas dont le public était essentiellement féminin. C'est un film masculin qui a une sensibilité féminine. 

Referiez-vous un film sur les migrants en 2016 ? En raison de l'actualité, changeriez-vous des choses par rapport à Welcome ?
Je ne suis pas journaliste donc j'ai fait Welcome et je vais en rester là. J'ai aussi fait Toutes nos envies qui parlait du crédit à la consommation et des abus des sociétés de crédits, mais toujours à travers une histoire humaine. On a souvent dit que j'étais un cinéaste engagé qui fait des films sociaux. Oui je m'intéresse à ce qu'il se passe autour de moi, mais c'est la grande aventure de la famille qui me plait. C'est là que tout se passe, c'est dans la famille que l'on se construit et que l'on se détruit parfois. C'est le monde du secret, du silence, c'est très aventureux. Nos vies le sont, nous sommes souvent des héros du quotidien à cause ou grâce à la famille qu'on a, qu'on n'a plus, qu'on croit avoir et que l'on décide d'avoir un jour. Nous sommes des êtres grégaires, on ne peut pas vivre sans les autres, et les premiers autres auxquels nous sommes confrontés sont notre famille. 

Regardez la bande-annonce de Le Fils de Jean, au cinéma le 31 août 2016 :

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