Frédéric Mermoud : "Les retrouvailles sont l'un des plaisirs du cinéma"

INTERVIEW - Moka est le nouveau film de Frédéric Mermoud, en salles le 17 août. Ce thriller intense, tiré du roman de Tatiana de Rosnay et porté avec justesse par les actrices Emmanuelle Devos et Nathalie Baye, dépeint la bataille d'une mère justicière, en quête du coupable de la mort de son fils. Le réalisateur s'est confié au Journal des Femmes.

© Alexandra Wey/AP/SIPA

Diplômé d'une formation de réalisateur de l'École Cantonale d'Art de Lausanne, Frédéric Mermoud s'essaie en premier lieu aux courts-métrages : Son jour à elleLes électrons libres et L'escalier, récompensé 18 fois. En 2006, il présente Rachel, nommé aux Césars et tourne son premier long-métrage Complices, prix de Quartz pour le meilleur scénario en 2010. Le cinéaste a également planché sur la série télé Les Revenants, dont il a réalisé quatre épisodes de la première saison et parce qu'il a monté sa société de production Bande à part Films, aux côtés d'Ursula Meier, Jean-Stéphane Bron et Lionel Baier. Avec Moka, Frédéric Mermoud signe son second long-métrage. Dans ce drame, inspiré d'un roman de Tatiana de Rosnay, une femme est prête à tout pour retrouver la personne qui a renversé son fils. Réalisateur de Complices pour lequel il avait déjà fait appel au talent d'Emmanuelle Devos, son interprète "coup de cœur", le Suisse réitère l'expérience en faisant de l'actrice son personnage principal.

Frédéric Mermoud © DR

Le film est tiré d'un livre, pourquoi cette adaptation ?
Frédéric Mermoud
: À la sortie de Complices, j'avais envie de retravailler avec Emmanuelle [Devos] et je lui avais dit que j'aimerais qu'elle soit de tous les plans, pouvoir la talonner, la suivre à la trace. Je suis tombée presque par hasard sur le livre de Tatiana de Rosnay. Il donnait matière à l'énergie d'une quête qui me semblait pouvoir être parfaitement incarnée par Emmanuelle. C'est un petit moment du roman que j'ai adapté, cette partie où le personnage décide de tout plaquer. J'avais ce désir au fond de filmer Emmanuelle sous toutes les coutures, je voulais qu'elle soit un peu le centre de gravité du film et pour ça, il me fallait une histoire au fond où j'avais un personnage qui était une sorte d'énergie fébrile. Et lorsque j'ai lu le roman de Tatiana, j'ai senti qu'il y avait ce potentiel là dans le personnage de Moka, donc j'ai extrait la dernière partie du livre où le personnage plaque tout, où il décide de s'affranchir de sa vie d'avant, de larguer les amarres...

Comment s'est passé le travail avec l'auteure du roman ?
Frédéric Mermoud
: Je pense que Tatiana de Rosnay prend plaisir à l'idée que ses romans puissent nourrir une fiction. Elle est dans l'attente de voir ce qu'un metteur en scène fait de ses histoires. C'est un écrivain qui laisse libre et fait confiance, ce qui n'est pas désagréable. En ce qui me concerne, le processus est assez similaire à l'écriture d'un scénario original. Un roman n'est pas traduisible au cinéma. Il y a un travail de stylisation différent. Le cinéma est dans le présent. Ce qui y est mémorable n'est pas ce qui est mémorable en littérature. Les procédés sont très différents.

En tant que réalisateur, vous devez aussi avoir envie de mettre votre patte…
Frédéric Mermoud
: Ma patte était dans l'idée du projet de départ. Suivre une femme animée par un désir de vengeance et saisir les moindres pulsations de sa quête. C'était mon rapport d'auteur au film. Si vous lisez le livre, vous verrez qu'il y a beaucoup de libertés de prises. La liberté du réalisateur est plus dans la manière d'appréhender la forme du film ou le personnage.

Dans une interview au Journal des Femmes, Tatiana de Rosnay annonçait apparaître en tant que figurante dans le film...
Frédéric Mermoud
: Emmanuelle, après avoir visité la maison, revient vers la parfumerie dans laquelle elle aperçoit Nathalie Baye en train de faire les ongles d'une femme : Tatiana de Rosnay. 

Pourquoi avoir choisi Emmanuelle Devos et Nathalie Baye ?
Frédéric Mermoud
: Je connaissais déjà Emmanuelle. C'est une actrice extraordinaire parce qu'elle ne laisse jamais indifférent. Chacun a un avis sur elle, un rapport frot. Elle est plutôt réfléchie et cérébrale et lorsque le film commence, puis devient instinctive, physique. Et ce qui est intéressant dans sa rencontre avec Nathalie, c'est qu'elles partagent cette dualité alors qu'elles ont deux filmographies différentes. C'est la première fois qu'elles jouent ensemble, mais elles ont une qualité de jeu que je qualifierais anglo-saxonne. Elles ont une manière particulière de jouer le jeu du personnage. Quand elles acceptent ou refusent un accessoire ou un costume, c'est leur personnage qui s'exprime. Il n'y a pas de barrière entre ce qu'elles sont et leurs personnages à l'écran, c'est agréable.

Dans le film, il y a un réel contraste entre Marlène, solaire et Diane, plus froide...
Frédéric Mermoud
: Le film s'est construit par polarisation, à la manière d'un duel que j'ai essayé de décliner le plus possible. C'est pourquoi j'ai eu l'idée de confronter Emmanuelle à Nathalie parce qu'Emmanuelle est lunaire, mystérieux et hypnotique. Nathalie représente une force de vie, la joie, de force romanesque, le jaillissement. Elles sont en contraste, mais elles se répondent bien. Elles sont fascinantes et différentes. Il y a d'autres aspects aussi : Emmanuelle est plus urbaine, Marlène vient d'une petite ville de Province. L'une est plus jeune, l'autre plus mûre. Emmanuelle est cérébrale quand Nathalie est chaleureuse. Le décor a joué également. Les deux villes dont elles sont originaires, Lausanne et Évian, se font face comme dans une arène qui marque aussi la confrontation.

Le personnage de Diane a une dimension très intense, profonde...
Frédéric Mermoud
: Moka est un film assez silencieux, il y a peu d'explications au sens strict. Emmanuelle avait écrit une sorte de journal intime de son personnage, avant même qu'il ne se lance à la recherche d'un coupable. Ce travail l'a beaucoup aidée à nourrir son interprétation de Diane dans des moments qui peuvent paraître insignifiants. Il y a eu un véritable travail de fond. On devine qu'avant, Diane avait une vie plutôt conventionnelle, équilibrée et raisonnable jusqu'à l'accident qui lui fait perdre pied et qui génère l'incompréhension avec son mari, la révolte et la douleur. Emmanuelle s'est également nourrie de ses discussions et de sa propre appréhension du personnage. Toutes ces couches ont donné de l'intensité à son interprétation. Il y a eu une réflexion sur les costumes aussi. Diane part comme une chasseuse qui va traquer son gibier, vêtue d'une parka et de baskets pour être silencieuse. Plus sa quête avance, plus sa manière de s'habiller évolue. Son plan de vengeance se métamorphose en fonction de ce qu'elle découvre, comprend et ressent. Elle met des robes, elle s'adoucit. 

Diane est déterminée. C'est un trait de caractère qui vous ressemble ?  
Frédéric Mermoud
: J'espère ! On fait des métiers où il faut en effet être déterminé. Faire un film est un travail de longue haleine, il faut un certain sens de l'abnégation et de la persévérance. On met en place un univers, une histoire, des personnages, et pour rendre tout ça possible, on prend des dizaines de décisions par jour. Si il n'y a pas de détermination, ça devient abyssal. Le personnage de Diane est têtu, mais elle n'a pas peur de l'effort et d'aller là où on ne l'attend pas. 

Êtes-vous attaché à une scène en particulier ?
Frédéric Mermoud
: J'aime beaucoup la scène d'ouverture parce que c'est de là que part le personnage d'Emmanuelle. L'ambiance est mystérieuse dès le départ. On rentre dans le film avec très peu de clés, on est suspendu aux lèvres et au regard du protagoniste. On se base sur des vibrations, des corps. J'ai vraiment eu plaisir à filmer ce moment car il y a très peu de paroles.  

Comment avez-vous atterri dans le cinéma ?
Frédéric Mermoud
: Un peu par hasard, mais c'était cohérent avec mon parcours. Mon enfance et mon adolescence ont été nourries par le cinéma. J'y allais beaucoup. J'étais inscrit au Cinéclub du lycée où j'ai fait beaucoup de découvertes. J'ai également fait du théâtre. J'ai quand même fait des études de philosophie et de lettres et j'ai passé les concours des écoles lorsque je me suis senti prêt. J'ai évolué dans un environnement très stimulant.

Pourquoi avoir attendu six ans entre vos deux longs-métrages ?
Frédéric Mermoud
: J'avais d'autres projets en cours. J'ai travaillé sur la série Les Revenants. J'ai également monté une société de production avec trois autres collègues. J'ai produit ou coproduit des films de mes associés et enseigné un peu dans l'école de cinéma où j'ai étudié.

Moka est votre second film avec Emmanuelle Devos. Le dicton annonce "jamais deux sans trois", comptez-vous faire à nouveau appel à cette actrice ?
Frédéric Mermoud
: Je rêverais de tourner encore avec Emmanuelle, je suis certain que cela se fera ! Je travaille avec des collaborateurs qui me sont fidèles et auxquels je suis fidèle. Les retrouvailles sont l'un des plaisirs du cinéma. Mais il est nécessaire de se renouveler. J'aime bien cette dialectique entre l'esprit de troupe et la rencontre de nouvelles personnes.

Découvrez la bande-annonce de Moka, au cinéma le 17 août : 

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