Frédéric Beigbeder : "J'aime les looseurs magnifiques"

Octave Parango est de retour sur le marché. L'anti-héros que l'on a adoré détester dans "99 Francs" a quitté la pub pour le mannequinat. Dans "L'Idéal", au cinéma le 15 juin, Frédéric Beigbeder le met en scène avec brio. Rencontre en direct de la rédac' avec l'auteur-réalisateur de ce brûlot flamboyant.

© Légende Distribution

À quelques jours de la sortie en salles de L'Idéal, Frédéric Beigbeder est venu défendre son film face à la rédaction du Journal des Femmes. Celui qui est "très sensible à la beauté féminine" nous a parlé de l'adaptation de son roman "Au secours pardon". Dans cette suite de 99 Francs, l'insupportable et génial Octave Parango a délaissé la publicité pour devenir model scout ("chasseur de têtes" en français). Entre deux verres de vodka, Gaspard Proust repère celles qui s'afficheront partout. Quand L'Idéal Paris se retrouve avec un scandale sur le dos, l'entreprise de maquillage et de soins fait appel au dandy excessif pour trouver sa nouvelle égérie. Une plongée insolente dans un monde d'apparence magnifique, dont nous a parlé son créateur.

Gaspard Proust et Audrey Fleurot dans L'Idéal © Légende Distribution

Le Journal des Femmes : L'Idéal critique l'univers des cosmétiques. Vous n'avez pas peur des représailles ?
Frédéric Beigbeder : Je dirais plutôt qu'on décrit le monde de la beauté, du luxe et de la mode en rigolant. Nous avons le droit de rire de tout. Depuis qu'on montre ce film, les gens me demandent si je n'ai pas peur, comme si nous étions en Corée du Nord et que j'avais critiqué le dictateur. C'est bizarre, on peut s'en prendre aux politiques, mais pas aux multinationales.

Vous êtes-vous interdit des blagues, des références ou des piques ?
Quand on se lance dans la satire, il ne faut pas avoir de limites. L'Idéal est excessif, injuste, démesuré… Des choses restent vraies et c'est l'intérêt du projet. Si le film plaît, c'est parce qu'il est totalement libre.

Parmi tous les clichés évoqués, lesquels avez-vous vraiment constatés ?
Les castings et les réunions d'Octave chez L'Idéal Paris sont documentés. Si je n'ai pas vécu toutes ces situations, on me les a racontées. Des agents double, triple, quadruple, des taupes ont parlé. Pas mal de scouts m'ont raconté comment ils travaillaient au moment où j'écrivais le roman. Les choses ont changé depuis 2007. Les candidates passent davantage par les réseaux sociaux ou Internet. Ça enlève le côté poétique du chercheur de têtes qui fait la sortie des cours de danse en distribuant sa carte de visite...

Pour mieux coller à ces évolutions, qu'avez-vous adapté par rapport au livre ?
J'ai ajouté beaucoup de choses, comme cette scène de casting où on déforme les filles avec les doigts, où on les "next" d'un revers de la main. C'est dur, mais en dessous de la réalité. Les castings sont toujours très cruels. Les filles défilent en sous-vêtements devant une table de décideurs qui commentent leur apparence physique en s'imaginant qu'elles ne comprennent pas. Qu'y a-t-il de plus humiliant ? Pour aimer ce métier, il faut être sourde.

Jonathan Lambert dans L'Idéal © Légende Distribution

Les punchlines cyniques à souhait du film, vous les avez déjà entendues ?
Le vocabulaire est très vrai, c'est le jargon de la mode. On ne dit pas "blanche" mais "caucasienne". Un dirigeant de grande marque de cosmétiques ne dirait cependant pas tout ce qui est dans le film. Quand la directrice de L'Idéal Paris s'exclame "notre mission, c'est que 3 milliards de femmes aient envie de ressembler à la même", ils le pensent tous, mais ils ne le diront jamais. Là, on franchit la limite pour entrer dans la satire.
L'auteur se défoule autant que le spectateur.

Cette directrice, Carine Wang, est interprétée par Jonathan Lambert. Pourquoi ce choix ?
À l'époque où j'écrivais le roman, un grand patron de groupe cosmétique a changé de sexe (Youcef Nabi, ancien président de Lancôme International et L'Oréal Paris International NDLR). J'avais trouvé ça génial, c'était tellement moderne et courageux de la part des actionnaires de l'entreprise. Pour le rôle, j'ai choisi Jonathan Lambert, parce qu'il s'habille souvent en femme. Il a beaucoup souffert quand on lui a épilé le torse. Surtout qu'on aurait pu le faire en post-production, mais j'ai souhaité qu'il souffre pour comprendre ce que c'est d'être une femme. Il m'en a voulu !

Dans vos histoires, les femmes sont sublimes et les hommes "répugnants", une théorie ?
J'aime les looseurs magnifiques. Je n'aime pas les personnages parfaits qui gagnent à la fin. J'ai dû être impressionné par Ferdinand Bardamu ou Hank Chinaski, dans les livres de Céline et Bukowski. Les héros mal à l'aise, fragiles, contradictoires, sont plus riches. Je pense souvent à un poème de Baudelaire : "Je suis la plaie et le couteau ! / Je suis le soufflet et la joue ! / Je suis les membres et la roue, / Et la victime et le bourreau !C'est compliqué d'être un homme. Si j'écrivais sur des personnages gentils, mignons, impeccables, je m'ennuierais.

L'Idéal, de Frédéric Beigbeder. Avec Gaspard Proust, Audrey Fleurot et Jonathan Lambert. Au cinéma le 15 juin.

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