Valeria Bruni Tedeschi, folle déliée

Démente dans "Folles de Joie", au cinéma, Valeria Bruni Tedeschi est capable de retenue comme d'extravagance. L'Italienne adorée du cinéma d'auteur est surtout une grande anxieuse qui se confie sur ses angoisses avec intelligence. Entretien confidentiel.

© Bac Films

"Devant la caméra, je finis toujours par enlever le masque et dire la vérité." Pour Folles de Joie, Valeria Bruni Tedeschi a aussi fait tomber les barrières qui la canalisent. Libérée de toute retenue, la belle Italienne devient Beatrice (avec l'accent), mythomane incontrôlable, moulin à paroles sexy à mi-chemin entre Blanche DuBois d'Un Tramway nommé désir et Martine, que la bourgeoise incarnait dans Les Gens normaux n'ont rien d'exceptionnel en 1993. Cette patiente d'une villa psychiatrique finit par entraîner une autre internée loin de l'établissement, dans une poursuite effrénée de joie.
Quand nous la rencontrons, l'actrice et réalisatrice de 51 ans, que sa mère qualifie de "fofolle" n'a rien de fantasque. Peau nue de tout maquillage, regard bleu ciel et cheveux en bataille, elle nous parle de ses angoisses, de son policier intérieur et se compare à un vieux marin, à un piano désaccordé. Tourmentée ? Oui, comme tous les passionnés. Sauf qu'elle a cette intelligence supplémentaire, avec sourire et métaphores, qui la rendent follement passionnante.

Valeria Bruni Tedeschi dans Folles de Joie © Bac Films

Le Journal des Femmes : Qui est Beatrice ?
Valeria Bruni TedeschiBeatrice est une femme très seule, traumatisée dans son enfance par quelque chose de secret. Son extrême besoin d'être aimée la fait devenir incontrôlable, ingérable, insupportable. Plus elle veut qu'on l'apprécie, moins elle l'est. Elle cherche la joie à tout prix, de façon compulsive, pour ne pas se liquéfier en larmes. Elle est attendrissante, mais peut aussi être horrible quand elle tient des propos d'extrême droite, qu'elle est raciste, méchante, humiliante.

Comment avez-vous appréhendé ce rôle ?
J'ai pensé à ce que je ferais sans sur-moi, sans ce policier intérieur qui me contrôle pour vivre en société, être aimable, bien élevée, hypocrite. Si on propose à n'importe qui de mettre son policier de côté, nous paraissons tous dingues. Beatrice a la maladie de la non-hypocrisie. Pour l'incarner, j'ai travaillé personnellement, sans rencontrer de médecin ou lire de livre. J'ai cherché mon propre être fou.

Vous jouez souvent des femmes décalées, exubérantes... Qu'est-ce qui vous séduit chez elles ?
Je ne suis pas plus attirée par les personnages extravagants, je suis même très touchée par les introvertis et les guindés. J'aime explorer les méandres de l'être humain, de ma personne. Je suis comme un piano : tantôt ouvert, fermé, vertical, à queue, désaccordé ou avec une seule note qui fonctionne selon les périodes de ma vie, les moments, les réalisateurs. Avec cet instrument, j'interprète la partition qu'on me donne.

"Ma féminité a parfois du mal à exister"

C'est important pour vous de prendre part à un film si juste sur les femmes ?
Je suis féministe par culture, mais pas du tout dans mon travail. Une actrice doit trouver sa partie masculine. Cette dualité est intéressante à investiguer. Chez le personnage aussi, quand il est tendre et agressif à la fois. Toutes ces contradictions m'intéressent, je ne peux pas dire que je tends à défendre une condition féminine quand je fais des films. Mais je suis très touchée quand un ou une cinéaste m'accueille dans ma féminité, qui a parfois du mal à exister.

Vous voulez dire que vous l'assumez à travers vos personnages ?
Je suis un peu brimée au quotidien. Comme les gens qui ont honte de danser et qui se mettent à avoir le rythme quand d'autres leur disent qu'ils bougent bien. C'est un peu ça, faire l'acteur. On a honte, puis on se libère grâce au regard de l'autre.
Sur un plateau, c'est d'autant plus puissant que la caméra ajoute beaucoup de libido à la réalité. Le cinéma fait monter la tension sexuelle. Ce qui ne veut pas dire que tous les films sont érotiques, mais c'est pour cela que les acteurs tombent amoureux entre eux.

© Bac Films

Beatrice est motivée par un besoin de joie, de liberté. Ce sont les mêmes choses qui vous ont poussée vers le cinéma ?
Je recherche le rire, l'humour. Notre condition humaine impose la solitude et la mort. On a la peur, le besoin toujours inassouvi d'être aimé, les chagrins d'enfance… Se concentrer sur un travail qui nous passionne nous permet de réagir à l'angoisse de l'existence. Si ce métier parle de la condition humaine, tant mieux. Si en plus c'est un endroit où on rit, vraiment tant mieux !

Confronter ses peurs pour mieux les surmonter : c'est ça, être actrice ?
Oui. Je ne sais pas si on les surmonte, mais on les appréhende. C'est un moment jouissif, comme quand on lit à un enfant un livre sur les cauchemars. Il a peur, mais ça lui fait du bien de se confronter à ses plus grandes angoisses. Nous, on met les pieds dans le plat de nos propres douleurs pour mieux les affronter par l'imaginaire. 
Parfois, les gens fuient davantage en se mettant sur des rails, en ne disant jamais la vérité, en ayant une vie millimétrée…

Paolo Virzi explique que les films sont tous une thérapie. Qu'est-ce que ce rôle a réparé en vous ?
Je ne sens pas la thérapie dans mon travail. Grâce à lui je me sens vivante, mais mes problèmes ne se résolvent pas. Mes rôles me permettent de mettre le doigt sur des peurs. Je ne suis pas très optimiste sur le fait de soigner ses angoisses. Pour moi on ne peut que les apprivoiser, les accepter, les formuler, en faire un métier. On ne peut pas les annuler.

"Je suis comme un vieux marin"

On vous décrit comme "tourmentée" : vous validez ?
Oui, comme vous pouvez le constater (sourire). Mais on peut vivre avec ! Je suis comme un vieux marin, je sais quand arrive la tourmente de l'été, celle de l'hiver, celle qui va durer 6 mois, un jour… J'appréhende les choses différemment, bien que l'existence soit aussi lumineuse. Comme le dit le titre de ce poème magnifique signé Leopardi, il y a Le calme après la tempête. Cette tranquillité est toujours un moment d'extase.

Que faites-vous de fou pour échapper à la morosité du quotidien ?
Pas grand chose, mon policier est très présent (sourire). Quand j'arrive à l'esquiver et à sortir par la porte de service, parfois, alors je vais me balader, je sors un soir tard. Des entorses à un quotidien très bien réglé.

Qu'est-ce qui vous rend folle de joie ?
Les choses amoureuses (sourire). Très heureuse, ce sont les moments avec mes enfants, mais folle de joie, les choses amoureuses.

Quel lien gardez-vous avec l'Italie ?
C'est mon pays, ma langue maternelle. J'ai besoin de travailler là-bas, en italien, régulièrement. J'ai recommencé avec l'Abbuffata de Mimmo Calopresti et je n'ai plus arrêté. Grâce à l'Italie, je me sens presque entière. Si je ne travaillais qu'en France, il me manquerait un morceau de mon instrument... le piano.

Folles de Joie, de Paolo Virzi. En salles.

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