Kamini : "J'ai fait le buzz alors que je n'avais pas Internet"

Sa voix est reconnaissable entre mille, tout comme sa coupe de cheveux. Kamini est de retour, dix ans après le buzz du clip "Marly-Gomont". Ce fils de médecin évoquait déjà avec humour l’intégration difficile de sa famille dans un village Picard perdu. À 36 ans, il ravive la flamme et raconte son enfance en signant le scénario de "Bienvenue à Marly-Gomont", en salles le 8 juin.

© LEWIS JOLY/SIPA
Kamini à l'avant-première parisienne de "Bienvenue à Marly-Gomont" © LEWIS JOLY/SIPA

Quand Kamini Zantoko et sa famille s'installent dans le village de Marly-Gomont, en 1975, ils deviennent une attraction. Regards interrogateurs, propos racistes et moqueries sont le quotidien. De ces douloureux souvenirs, Kamini en a fait une force. En 2009, à 26 ans, il devient malgré lui la star du web grâce à un rap humoristique sur son village, Marly-Gomont. Très vite, le clip totalise des milliers de vues, les passages à la radio et à la télé se multiplient avec, au bout du chemin, un album. Discret pendant quelques années et après avoir monté son one-man show, Kamini se lance désormais dans le cinéma en signant le scénario de Bienvenue à Marly-Gomont, film inspiré de son arrivée en France. Dix ans après son fulgurant succès, Kamini revient, plus touchant que jamais. Retrouvailles. 

Le Journal des Femmes : Il y a dix ans, la chanson Marly-Gomont faisait le buzz. Qu'est-ce que ça fait de passer aussi vite de l'ombre à la lumière ? 
Kamini : Je ne m'y attendais pas. J'étais complètement anonyme, je n'avais aucun réseau et du jour au lendemain, je me suis retrouvé propulsé. Avant, mon train de vie d'infirmier, c'était finir ma nuit de garde à 7h du matin, dormir, me réveiller vers 15h et aller me balader. Après la sortie de la chanson, on m'interpellait : "On a vu le clip à la télé." Je ne comprenais rien. J'ai fait le buzz alors que je n'avais pas Internet. C'était fou, mais j'ai toujours pris du recul. Gérer la célébrité, c'est du travail. L'entourage t'aide aussi à garder les pieds sur terre. Mon père disait toujours : "Je roule en 305, même si je sais que je peux rouler en Mercedes, le fait de le savoir ça me suffit, je n'ai pas besoin de plus." C'est dans cet esprit là que j'ai été éduqué.

Pourquoi avoir voulu porter votre enfance à l'écran ?
Kamini : En 2009, je me suis inspiré de la sitcom Le prince de Bel-Air pour écrire la mienne : l'arrivée d'une famille de noirs, dont le père est médecin, à Marly-Gomont. Mon père est décédé cette même année.
Ça a tout déclenché et j'ai transformé l'écriture de la série en long-métrage. L'idée était de faire un film autour de mon histoire, mais surtout de celle de mon père.

C'était volontaire de ne pas apparaître dans le film ?
Kamini : Oui. Il fallait que les gens rentrent dans l'histoire et dans cette famille et l'association est très rapide entre Marly-Gomont et Kamini. Ne pas figurer dans Bienvenue à Marly-Gomont était un moyen de créer de la distance, de ne pas parasiter l'esprit du public. Si j'apparaissais à l'écran, il n'y aurait pas de surprise.
 Ce n'est pas intéressant.

Quelle a été votre réaction en découvrant le film la première fois ?
Kamini : J'étais vraiment très content après avoir bataillé pendant sept ans. Je suis descendu à Cannes avec mon scénario sous le bras en 2009. J'ai rencontré deux producteurs intéressés par le projet, dont Pauline Duhault d'Elias Film, que je remercie encore. Faire un film prend du temps : il faut rencontrer des producteurs, choisir un réalisateur, trouver des fonds pour le financer. Après cette longue attente, je suis très heureux du résultat.

L'opinion des Marlysiens vous fait-elle peur ?
Kamini :
Pas vraiment. Je pense que le film est juste : il y a de la tendresse, de la finesse, les choses sont équilibrées, on n'est ni dans le grotesque, ni dans l'exagération. Julien [Rambaldi, le réalisateur, ndlr] a su amener sa patte.
 Mettre des silences à la place des mots lorsqu'on évoque le racisme, c'est plus efficace, ça affine le rendu.

Vous avez souffert de racisme ?
Kamini : J'ai souffert du racisme ordinaire et primaire dans mon enfance, mais je relativise : si j'avais été le seul roux ou le seul gros de l'école, les choses auraient été identiques. Les enfants sont très méchants entre eux. J'étais noir, ils m'ont embêté là-dessus, mais il faut le différencier du racisme des adultes, plus conscients de ce qu'ils disent. Mon père m'a toujours appris à ne pas me victimiser. Grâce à l'effort et à l'école, tu peux prouver qui tu es et faire de ta différence un avantage. Pour les victimes de discrimination, c'est important de réussir à faire de son vécu une force. C'est ce que j'ai essayé de faire tout au long de mon existence. J'ai suivi les conseils de mon père, j'ai eu mon diplôme d'infirmier, j'ai fait Bienvenue à Marly-Gomont. Ce film représente le travail, le "croire en soi" et la persévérance.

On comprend que l'intégration a été difficile. On ne peut pas s'empêcher de faire le rapprochement avec la chanson. Est-ce une manière de "boucler la boucle" ?
Kamini :
Inconsciemment, peut-être. J'accepte parfaitement mon vécu et mon parcours. J'assume mon rap rural (on a même dit qu'il était bio). Je devais réaliser ce film parce c'est un projet qui me tenait à cœur. J'ai toujours rêvé de faire du cinéma, que ce soit en tant que réalisateur, scénariste ou pourquoi pas, plus tard en tant qu'acteur
. Je ne sais pas si j'en ai fini avec Marly-Gomont aujourd'hui...  

Kamini dans le clip "Marly-Gomont" en 2006 © Capture d'écran "Marly-Gomont"


Vous vivez toujours à Marly-Gomont ?
Kamini 
: Non, j'habite à Lille ! Je suis souvent à Paris pour le travail, mais je suis Lillois.

Vous avez débuté en chanson, vous vous lancez dans le cinéma et vous avez entamé une carrière d'humoriste. Quelle activité préférez-vous ?
Kamini :
J'ai plusieurs cordes à mon arc. J'ai eu envie de faire un scénario, j'en ai fait un. J'ai animé une émission sur France 4, Assaut de bienfaiteurs. Je fais du one-man show dans des cafés-théâtres de 100-150 places et je suis toujours surpris parce que c'est souvent complet. Je vais réaliser mon premier court-métrage dans les mois qui viennent. J'ai d'autres scénarios en pourparlers. Je vais sortir un album que j'ai produit grâce au site de crowdfunding KissKissBankBank. Je touche à tout, je m'éclate, je n'ai ni frontières, ni limites artistiques.
 

Quel défi vous reste-il à relever ? 
Kamini : Je n'ai pas encore essayé, mais la réalisation m'attire. Avec le buzz de la chanson Marly-Gomont, je me dis souvent que j'ai commencé ma carrière à l'envers, mais sans regrets. J'ai été hypermédiatisé sans travail de "fond". Quinze jours après la sortie de la chanson, j'étais sur le plateau du Grand Journal. Dans le spectacle, c'est différent : je fais des scènes ouvertes comme tout le monde, je participe à des concours d'humoristes dans des festivals. J'ai gagné le prix Raymond Devos à Rochefort et celui du public à Strasbourg. Pour le cinéma, c'est la même chose. J'ai écrit mon premier scénario, je vais réaliser un court-métrage et après, on verra. Je fais les choses dans l'ordre maintenant.

De quoi parle votre spectacle, "Il faut que je vous explique" ?           
Kamini :
Ça parle de beaucoup de choses dont mon parcours et mon vécu. Marly-Gomont, c'était il y a dix ans. Je resitue le personnage, j'explique ma vision du monde. C'est du Kamini, mais sur scène avec une vanne toutes les trente secondes. En tout cas, j'essaie.

De quoi êtes-vous le plus fier ?
Kamini :
Je n'aime pas trop le mot "fier".
 Je me contente de ne pas me prendre la tête. J'essaie de vivre à l'échelle du monde, en me satisfaisant de ce que je suis et de ce que j'ai. Vivre dans la réalité est une bonne chose. Il y a des personnes qui n'ont pas la chance de vivre de leur passion comme je le fais depuis dix ans. J'ai débuté en tant qu'infirmier. J'ai adoré ce métier. Je sais ce qu'est la vraie vie, se lever tôt le matin et faire des nuits. Mais quand tu arrives à vivre de projets artistiques importants pour toi, c'est un vrai kiff.

Vous vous voyez faire ça toute votre vie ?
Kamini :
Je vis au jour le jour, tout en étant prévoyant. C'est paradoxal, mais ça se tient. Où je serai plus tard, je ne sais pas. J'espère que tous mes projets se mettront en place et fonctionneront. Dans tous les cas, tout ira bien. Je ne suis pas à plaindre.

Si vous deviez faire le bilan de la dernière décennie...
Kamini :
Les dix dernières années étaient éprouvantes surtout pour le film qui m'a pris sept ans. J'ai énormément appris. Le bilan est plus que positif et représentatif de mon papa. Persévérer, travailler, croire en soi : c'est ce que j'ai toujours fait et ça paie.
 J'ai un long-métrage en tant que scénariste au cinéma. Il n'y a pas de quoi rougir.

Découvrez la bande-annonce de "Bienvenue à Marly-Gomont", au cinéma le 8 juin :  

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