Laurent Lafitte : "Je suis un sale gosse"

Maître de cérémonie de cette 69e édition du Festival de Cannes, Laurent Lafitte squatte aussi la compétition officielle. Dans le sulfureux "ELLE" de Paul Verhoeven, le rigolo laisse place à l'homme sombre. Interview immorale, sur la Croisette.

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"Je suis content quand on me dit que je suis beau, même si je ne suis pas d'accord tous les jours.Laurent Lafitte, moustache parfaitement taillée sur un sourire charmant, costume bleu et chemise blanche, nous rejoint dans un hôtel cannois. Celui qui l'a choisi pour son physique, c'est Paul Verhoeven, réalisateur de Basic Instinct, en compétition avec le thriller érotique ELLE. Une histoire de viol, une gifle immorale portée par Isabelle Huppert.
Le pensionnaire de la Comédie-française, maître de cérémonie de cette 69e édition du Festival de Cannes, y incarne le voisin d'en face, souriant, serviable et angoissant... Rencontre avec l'homme à tout faire qui incarne l'élégance à la française.

Laurent Lafitte, à Cannes © WP#JRAK/WENN.COM/SIPA

Le Journal des Femmes : Pourquoi ELLE mérite la Palme d'or ?
Laurent Lafitte : Je ne suis pas resté à Cannes, je n'ai vu aucun film, donc il la mérite parce que c'est le seul sur lequel j'ai un avis (rire). ELLE est le triomphe de la liberté d'une actrice et d'un cinéaste. Isabelle Huppert fait preuve de force et d'audace. Malgré tout ce qu'elle a déjà tourné, elle parvient à se surprendre elle-même, à nous étonner, à aller sur des terrains glissants. Elle se l'autorise parce qu'elle a compris que ce n'est que du cinéma.

Votre personnage est un homme dangereux d'apparence charmant. Vous aimez jouer l'ambiguïté ?
Ce n'est pas quelque chose que je cultive, mais j'ai un peu mauvais esprit, je suis un sale gosse. Je suis bien élevé, poli, mais j'aime bien m'amuser (sourire). Surtout si le cadre est classique et protocolaire ! Dans le film, mon personnage est très sombre, double, assez déconcertant. Il fait penser à Xavier Dupont de Ligonnès, à ces gens qui ont des vies insoupçonnées. C'est fascinant.

Les hommes ont le mauvais rôle dans ELLE. C'est un plaisir de participer à un tel film ?
Ils sont assez faibles alors que les femmes sont presque trop fortes. La petite-amie du fils est castratrice, la mère prend beaucoup de place. Elles sont très affirmées face à des personnages masculins très en retrait. C'est d'autant plus intéressant que l'histoire est filmée par un homme, tirée d'un roman écrit par un homme.

Elle parle aussi de la violence qu'on dissimule en nous. Comment l'exorcisez-vous ?
Par mon métier. C'est agréable d'avoir un relais pour sa colère, son indignation. Avoir un job qui est à la fois un lieu de réflexion, d'empathie et de verbalisation.

ELLE met mal à l'aise, perturbe. Ça vous plaît de déranger ?
Oui et c'est un défaut. Il vaut mieux ne pas avoir peur de déranger que d'aimer ça. Ne pas avoir peur vous rend libre, aimer ça peut vous mettre dans des situations qui vous dépassent. C'est ma force et ma faiblesse, mais j'avance avec (sourire).

Les critiques du film sont excellentes. Bonnes ou mauvaises, elles vous atteignent, vous servent ?
J'y accorde de moins en moins d'importance, mais c'est un processus. Ne pas s'intéresser aux critiques demande une force, comme ne pas se laisser atteindre si jamais on tombe dessus. Les bonnes vous confortent de manière imbécile. Les mauvaises peuvent vous déstabiliser sans raison. Ce n'est jamais très utile.

Doit-on forcément être immoral et borderline pour faire rire ?
On peut dire des choses très drôles sans déranger, mais c'est plus dur. Être marrant et consensuel, c'est difficile pour moi. Le mauvais esprit correspond davantage à ma personnalité.

Vous êtes-vous déjà mis des barrières pour des questions morales ?
Dans la vie, heureusement ! Je sais faire la différence entre le bien et le mal, c'est quand même la base pour construire sa personnalité et son rapport aux autres (rire). Dans mon travail, je n'aime pas blesser les gens. Je ne trouve jamais drôle de voir quelqu'un offensé.
Ça ne vaut pas le coup de froisser une personne pour faire rire les autres. Si j'aborde certains sujets, ce n'est jamais pour faire du mal.

Pour la cérémonie d'ouverture, vous avez été cynique et provocateur. Vous serez plus sage pour la clôture ?
Elle sera tournée vers les lauréats. Le texte a été écrit avant l'ouverture, on le retravaille un peu, mais il n'a quasiment pas changé. En début de Festival, personne n'a vu les films, on ne sait pas de quoi on parle. Il y a de la place pour faire le show. Le soir de la clôture, des artistes attendent de savoir ce qu'on leur a réservé et je ne suis pas assez pervers pour jouer avec leurs nerfs.

La dernière fois qu'on vous a fait la morale, c'était quand ?
Il n'y a pas très longtemps (rire)...

Quelle est la chose la plus immorale que vous ayez faite ?
Je dois avoir une mémoire sélective : je n'en ai aucune idée alors que j'en ai fait, c'est certain !

ELLE de Paul Verhoeven. Avec Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Virginie Efira, Charles Berling... Au cinéma le 25 mai.

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