Jean-Marc Vallée : "Choisir son film c'est choisir sa vie"

Avec "Demolition", au cinéma le 6 avril, le cinéaste Jean-Marc Vallée frappe fort. Celui à qui l'ont doit "Dallas Buyers Club" et "Wild" filme un Jake Gyllenhaal sans réaction face à la mort de sa femme. Une méditation autour du deuil pour un film sur l'amour de la vie, que le Québécois nous décortique.

© Twentieth Century Fox

Après Dallas Buyers Club et Wild, Jean-Marc Vallée nous touche en plein cœur avec Demolition. Le Québécois met en scène Jake Gyllenhaal et Naomi Watts pour un drame autour du deuil. Davis, homme d'affaires new-yorkais, perd sa femme et s'aperçoit qu'il ne ressent... rien. À cause d'un paquet de M&M's resté bloqué dans le distributeur, le veuf entame une correspondance avec une inconnue et commence à déconstruire sa vie. Littéralement. Un questionnement sur l'amour pour une réflexion sur le bonheur qui déboite. Le réalisateur nous a disséqué Demolition.

Le Journal des Femmes : Avant la mort de sa femme, Davis est un homme bien rangé, qui fait tout comme il faut. Est-il le reflet d'une société qui nous en demande trop ?
C'est plus personnel qu'une analyse sociale. Mais c'est vrai qu'on nous demande de performer, d'être libre, d'avoir des enfants, une maison, une voiture, etc. On se perd dans ces détails, comme Davis. C'est un mec brillant, qui ne manque pas d'argent et qui rencontre une fille dont le père fait tout bien. Il ne sait même pas vraiment pourquoi il l'a épousée. On prend souvent des décisions parce qu'elles sont faciles à prendre.

Qu'est-ce qui vous a plu dans cette histoire ?
Choisir son film c'est choisir sa vie. Surtout quand on passe deux ans sur chaque projet. Le personnage de Davis me touche, me fait vibrer. Il a quelque chose que j'ai envie d'offrir aux gens. Demolition célèbre l'amour et la vie, c'est une réflexion sur le deuil. Le bonheur c'est essayer de se trouver, justement quand on perd le contrôle, que c'est difficile. La chienne de vie, comme on peut l'appeler parfois, est précieuse et belle. Davis a besoin de la mort de sa femme pour le ramener à l'essentiel.

Jean-Marc Vallée et Jake Gyllenhaal sur le tournage © 20th Century Fox

Est-on obligés de se prendre une claque pour être heureux ?
La beauté du film, c'est cette métaphore avec la démolition pour se reconstruire. Ce genre de crise pourrait être vraie. Je ne crois pas qu'on soit obligés de tout détruire pour se retrouver, mais quand on se perd, il faut réfléchir pour essayer d'assembler les éléments du puzzle. Quand le beau-père de Davis lui dit de tout déconstruire pour comprendre, il le prend au pied de la lettre. Il se met à démonter un frigo, une porte de toilettes... 

Puis il s'en prend à une maison à coups de masse et de bulldozer. Comment s'est déroulée la scène de démolition ?
On a tourné de façon documentaire, très simplement. Nous n'avions pas les moyens de le faire deux fois. Nous avons trouvé une maison dans un quartier huppé à la sortie de Manhattan, à laquelle nous avons ajouté une extension qu'on pouvait démolir. Puis on a construit des faux murs et une cuisine factice avec de vrais matériaux. Avant de passer au bulldozer, les acteurs y sont allés avec des masses. Je leur ai laissé un espace de création à 360 degrés, sans lumière artificielle ou autre subterfuge. Au fur et à mesure qu'ils démolissaient, je me promenais autour d'eux, à la recherche du bon plan. Ce n'est que de la captation. Après une heure, ils avaient tout détruit.

Quelle est la principale difficulté pour un réalisateur ?
Trouver la bonne distance avec les acteurs, c'est trouver la bonne distance avec le public. C'est toujours la grande question… Tout part de l'intuition : au bout d'une semaine de tournage, tu commences à digérer le truc. Sur Dallas Buyers Club par exemple, les personnages étaient tellement gros, tellement caricaturaux, que je me suis éloigné parce que j'avais peur d'eux. Pour chaque projet, il faut comprendre les protagonistes. Je me sers beaucoup des regards des personnages principaux pour déterminer les plans. J'aime bien donner l'impression d'être dans leur tête.

Jean-Marc Vallée sur le tournage © 20th Century Fox

La bande-son est vraiment marquante. Quel rôle joue la musique dans ce film ?
Je me demande toujours quels sons écoute un personnage. La musique ne faisait pas partie de la vie de Davis, alors que le jeune Judah Lewis me faisait penser à Brian Jones des Rolling Stones. Chris est un ado différent, donc il n'écoute pas la même chose que les gens de sa génération. Il est dans le vintage, dans le vieux rock. Il va amener Davis à la musique. Quand il découvre le rock, le personnage de Jake commence à vouloir bouger, à reprendre goût à la vie. C'est drôle comme on ne devrait pas aimer ce personnage.

Comment ça ?
Le mec est très riche, il a tout pour lui et il ne réagit pas à la mort de sa femme. Avec son écriture, le scénariste parvient à nous le faire aimer. Jake aussi, avant même de jouer. Son visage a quelque chose de sensible, d'intelligent. Il a une tristesse, une mélancolie, une bonté… On a envie de le suivre. Contrairement à tous mes autres longs-métrages, où je laisse les plans respirer pour ne pas couper la performance d'acteur, j'ai monté les 30 premières minutes comme un film d'action. Sinon
, les gens avaient le temps de réfléchir et de juger qu'ils n'aimaient pas Davis. Pendant les 20/30 premières minutes, on le voit de loin. Puis il commence à évoluer, alors on s'approche de lui.

Demolition décortique la complexité humaine. C'est pour vous le rôle du cinéma ?
Oui et aussi de faire rêver. La littérature, la photographie, l'art, la peinture ou encore la musique nous donnent envie de célébrer la vie. Je cherche à toucher le cœur des gens, à les faire pleurer, les faire rire et à leur donner envie, si ce n'est pas de faire du cinéma, de faire quelque chose.

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