Julien Rappeneau, réalisateur de l'ordinaire extraordinaire

Avec "Rosalie Blum", en salles, Julien Rappeneau signe une merveille de premier long-métrage. Le scénariste devenu cinéaste filme la filature d'une étrange épicière par un coiffeur un peu paumé. Il nous parle de son bijou et de ciné avec douceur et bienveillance.

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Rosalie Blum, en salles, a beau être son premier bébé, Julien Rappeneau n'est pas un nouveau-né dans le monde du cinéma. Biberonné aux pellicules, le fils du cinéaste Jean-Paul Rappeneau est le talentueux scénariste à qui l'on doit 36 Quai des Orfèvres, Cloclo ou Zulu. Avec cette adaptation du roman graphique de Camille Jourdy, il met de l'extraordinaire dans nos vies ordinaires et prouve qu'il a bien fait de prendre la caméra à bras le corps.
À l'image de son réal', Rosalie Blum est un savant mélange d'humour, de délicatesse et de fantaisie. Une perle à qui l'on souhaite un fabuleux destin façon Amélie Poulain. Le cinéaste qui a décidément tous les dons nous a parlé de sa Rosalie, de sa construction et de son père, un peu.

Julien Rappeneau © PJB/SIPA

Le Journal des Femmes : Comment avez-vous découvert Rosalie Blum ?
Julien Rappeneau : J'ai eu un vrai coup de cœur pour la BD, qu'une amie m'a fait lire. Cette Rosalie Blum m'a trotté dans la tête un certain temps, puis j'ai été engagé ailleurs avant de m'y replonger. Les personnages sont extrêmement attachants, traités avec justesse dans une histoire que je n'avais pas l'impression d'avoir déjà vue au cinéma. Ça correspondait à ma sensibilité.

Pourquoi cette soudaine envie de réalisation ?
J'ai toujours eu en tête l'idée de réaliser. Je n'ai pas fait un film pour faire un film, mais parce que j'aimais cette histoire. Ça me plaît d'avoir pu retranscrire de l'émotion, de la comédie, du suspense, avec des héros du quotidien dont la vie est bouleversée par du romanesque. En filigrane, les histoires de famille assez compliquées et riches m'ont plu.

Vous dites avoir été enthousiasmé pour ce projet parce que vous pouviez "y injecter des choses personnelles". Quelles sont-elles ?
Ces personnages me touchent parce qu'ils renvoient à des traits de ma personnalité. Le rapport d'Aude avec sa tante, la façon dont Vincent Machot peine à trouver sa place ou même sa maladresse et sa timidité me parlent. Quand vous passez un an à adapter une œuvre, vous y mettez de vous : ce qui vous fait rire, pleurer… Puis le rapport entre une mère et son fils dans ce que ça peut avoir d'exclusif et de névrotique est une matière de cinéma savoureuse.

Quel rôle a joué votre famille dans votre construction ?
Un rôle forcément important. Mon père est le cinéaste Jean-Paul Rappeneau et je suis très proche de ma tante, Elisabeth Rappeneau, elle aussi réalisatrice… Du coup j'ai grandi dans la passion du cinéma. Mon père m'a toujours dit que c'était un métier très difficile, alors j'ai fait des études puis je suis devenu journaliste. Hasard qui n'en est peut-être pas un : quand mon père s'est mis à écrire Bon Voyage à la fin des années 90, on en a tellement parlé que j'ai terminé le scénario avec lui. L'envie d'écrire et de faire du cinéma, que je m'étais interdite depuis l'enfance, est remontée. Du coup, j'ai scénarisé un autre film avec lui, puis j'ai collaboré à Belles Familles, sorti l'année dernière.

Votre père vous aiguille-t-il ?
Ces 15 dernières années, nous avons passé des centaines d'heures à discuter de scénarios. Ça nous a évidemment rapprochés, mais ça m'a surtout nourri humainement et professionnellement. Mon père ne m'a pas aidé pour mon film. 
Quand dans une famille vous avez déjà deux réalisateurs, ce n'est pas naturel de s'y mettre aussi… C'est à la fois stimulant parce qu'on voit ses proches passionnés, mais c'est aussi douloureux et compliqué. C'est ce dont j'avais le plus envie, c'est ce qui me correspond. Il fallait que j'y aille.

Vous parvenez à faire de l'extraordinaire avec de l'ordinaire. C'est pour vous le rôle du cinéma ?
Je n'aime rien tant que le cinéma qui provoque des émotions et m'embarque dans une histoire au même rythme que les personnages, aussi bien quand je ris que lorsque je suis ému. L'une des choses qui me plaît le plus, ce sont les héros du quotidien. Oui, mettre de l'extraordinaire dans les vies de gens ordinaires me fascine.

Pourquoi les looseurs vous attirent-ils ?
Ils me touchent par leurs failles. Pour moi, les personnages de Rosalie Blum sont comme "sur pause". Ils ne sont pas malheureux, mais un peu à côté de leur vie. Ils ont perdu l'envie et l'espoir. Ils sont installés dans un confort qui ne leur convient pas forcément, puis il  y a ce coup du destin : Vincent va reconnaître Rosalie et se mettre à la suivre.

Pourquoi fait-il ça ?
Dans le fond, il a envie de savoir qui elle est. Il est intrigué par le mystère qu'elle dégage. Puis suivre quelqu'un, c'est se mettre en mouvement. Ce faisant, il va faire bouger plusieurs vies. C'est ce qui est beau dans cette histoire.

Votre film est-il une ode au hasard ou au fait de provoquer sa chance ?
J'ai plutôt tendance à penser qu'il faut un peu provoquer les choses. L'imprévu participe au sel de la vie. Il faut jouer avec les deux, c'est le cas dans le film.

Une comparaison revient souvent : Amélie Poulain. Vous approuvez ?
Les deux films ont de la fantaisie et de la poésie, de l'humour et de la mélancolie, même si ce n'est pas traité de la même manière. On montre des personnages de la vie quotidienne qui vivent des choses un peu extraordinaires.
Ça fait sans doute un point commun. Amélie Poulain est un film très singulier, qui a son identité. Si Rosalie Blum marque les gens de la même manière, c'est un beau compliment.

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