Les Ogres : théâtre, cirque, danse... quand l'art fait son cinéma

"Les Ogres", de Léa Fehner, immerge le spectateur au cœur d'une troupe de théâtre itinérant. Bien avant, le cinéma s'est intéressé au spectacle vivant et aux différents arts, tels que le cirque ou la danse. Retour sur les liens qui les unissent.

© Pyramide Distribution

Le deuxième long-métrage de Léa Fehner, Les Ogres, en salles le 16 mars, consacre la rencontre de deux arts, quand le cinéma rend hommage au théâtre itinérant. Depuis longtemps, le grand écran s'est intéressé aux autres disciplines artistiques, du Cirque de Chaplin en 1928, à Chocolat, avec Omar Sy, en passant par Le Fantôme de l'Opéra. Le spectacle vivant figé sur pellicule... La démarche peut sembler périlleuse, voire paradoxale, le cinéphile perdant l'interaction propre à la scène, mais elle permet aussi de le faire sortir de sa position de simple spectateur, en lui montrant ce qui se passe en coulisses, autour de l'oeuvre. Chaque genre se nourrit de l'autre et les différents arts ont eu une réelle influence sur le cinéma, en terme de mise en scène et de jeu d'acteur. Petite revue, évidement non exhaustive, de ces connexions. 

Le monde est une scène 

Le cinéma a emprunté certaines conventions au théâtre, en calquant les entrées et sorties de champs sur les entrées et sorties de scène. Il ne s'agit pas ici de recenser les adaptations de pièce sur grand écran, mais d'évoquer à travers quelques exemples la manière dont le cinéma filme le théâtre. Roman Polanski s'est essayé à l'exercice en 2013, avec La Vénus à la Fourrure. Le cinéphile, déjà plongé dans une salle obscure, se retrouve alors projeté dans l'atmosphère feutrée d'un théâtre. Avant lui, Terry Gilliam avait mis en scène l'univers du théâtre ambulant dans L'Imaginarium du Docteur Parnassus, avec le regretté Heath Ledger. Le film imagine un spectacle permettant au public de pénétrer dans un univers onirique, en traversant un miroir. La mise en abyme est totale. Plus récemment, Alejandro González Iñárritu a filmé la préparation d'une pièce à Broadway dans Birdman, récompensé par 4 Oscars début 2015. On y suit les répétitions et le stress lié à la première représentation dans une métaphore de la vie, immense scène dont nous sommes tous les acteurs.

En piste !

L'univers du cirque, source de fantasmes, a lui aussi attiré les caméras, comme dans le récent Chocolat. Le film de Roschdy Zem, avec Omar Sy, rend hommage au clown du même nom, premier artiste noir français, injustement oublié des livres d'Histoire. Cet intérêt semble logique : après tout, le Cinématographe des frères Lumière fut d'abord un art forain et de nombreux acteurs, comme Burt Lancaster (Les Tueurs, Le Guépard), ont débuté sous un chapiteau avant de conquérir le grand écran. Le cinéma montre le cirque de différentes manières, comme un divertissement (Le Cirque, de Charlie Chaplin, en 1928; Parade, de Jacques Tati, en 1974) ou en insistant sur le contexte dramatique dans lequel il s'inscrit (Balada Triste en 210 ou De L'eau pour les Eléphants en 2011). Lorsqu'on associe cirque et cinéma, on pense aussi à la dimension "monstre de foire", quand les réalisateurs misent sur le côté voyeuriste du spectateur. Le cultissime Freaks de Tod Browning ou Elephant Man de David Lynch jouent sur ce registre. Le cinéma nous interroge alors sur notre rôle en tant que public, notre rapport à la moralité et la limite entre divertissement et réalité. Tout "Ça", sans parler du potentiel effrayant du clown exploité dans des légions de films d'horreur. 

Haut les choeurs !                                                 

De nombreuses disciplines ont également intéressé le cinéma, comme la danse, avec Grease ou Dirty Dancing ou le "dense" Black Swan. Dans ce dernier, Darren Aronofsky filme un autre aspect de l'art : son potentiel destructeur, loin de sa vocation de divertissement ou de dépassement de soi, quand l'artiste se confond totalement avec son personnage, jusqu'à disparaître. Le cabaret a également eu droit à sa mise en lumière à travers Burlesque, avec Christina Aguilera et Cher, en 2010, ou Tournée,  réalisé par Mathieu Amalric. Grâce à sa grande force de frappe, le cinéma contribue aussi à démocratiser des genres considérés comme élitistes, tel que l'opéra. A côté des retransmissions d'oeuvres, dans le cadre de l'opération Viva l'Opéra! mise en place par UGC, la fiction s'est emparée de cet art. On pense au récent Marguerite, qui a valu à Catherine Frot le César de la Meilleure actrice. La comédienne y incarne une artiste passionnée d'opéra et déterminée à se produire alors qu'elle chante faux. Le Fantôme de l'Opéra, roman de Gaston Leroux, a donné lieu à plusieurs adaptations à la télévision, sur les planches et au cinéma. Arthur Lubin, en 1943, Dario Argento en 1998 et Joel Schumacher en 2004 ont ainsi livré leur propre version de l'oeuvre sur grand écran. Là encore, il s'agissait de mettre en parallèle une représentation et les coups de théâtre que nous réserve parfois la vie. 

Ces rapports marchent finalement dans les deux sens : le cinéma, en se nourrissant du cirque, du théâtre ou de la danse, contribue aussi à les promouvoir. Quoi de mieux, après avoir frissonné devant un film, que de prolonger l'expérience en allant voir l'oeuvre dont il est inspiré ? Les Ogres vous mettra sans aucun doute en appétit avant de vous inciter à assister à une représentation de théâtre ambulant... 

Regardez la bande-annonce des Ogres

L'affiche du film, au cinéma le 16 mars © Pyramide Distribution

 

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