Anomalisa, Duke Johnson et Charlie Kaufman

Les réalisateurs Duke Johnson et Charlie Kaufman, questionnent le mal-être moderne dans "Anomalisa", un film d'animation bouleversant d’authenticité et de prouesses techniques à découvrir en salles le 3 février .

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Duke Johnson et Charlie Kaufman se sont réunis pour réaliser le film Anomalisa, qui était à l'origine une pièce de théâtre radiophonique écrite par Charlie Kaufman.

Le Journal des Femmes : Anomalisa apparaît comme un ovni dans l'univers de l'animation. Aviez-vous conscience de cela au moment de la réalisation ?
Duke Johnson : On ne voulait pas se restreindre par rapport à un format précis ou par rapport à ce qui avait déjà été fait en animation. Ce qui nous importait c'était d'exprimer au mieux les personnages d'Anomalisa. Je parlerai plutôt en terme d'expérimentation libérée de toute contrainte. 

Les marionnettes ont l'air parfois plus humaines que de vrais acteurs, comment l'expliquez-vous ?
Charlie Kaufman : Parce que les acteurs ne ressemblent pas aux humains (rires).
Duke Johnson : On en a beaucoup parlé avec Charlie. Avec des vrais acteurs il y a déjà une projection opèrée par le spectateur, consciemment ou inconsciemment. Un acteur fait déjà partie d'un imaginaire collectif, alors qu'ici les personnages de Lisa et Michael sont des gens que vous n'avez jamais vus auparavant, ce qui permet d'entrer plus naturellement dans une intimité.   

Comment avez-vous choisi les visages de Michael et Lisa ? 
Charlie Kaufman : On est allé sur internet à la recherche d'un visage d'un homme d'âge mûr en tapant littéralement des mots clés sur Google (rires). Puis Duke est tombé sur la photo de son ex-beau frère sur Facebook et c'était évident qu'il s'agissait de Michael. Il l'a donc recontacté et on a pris son visage en photo ce qui nous a permis d'avoir autant de photos cadrées que l'on voulait, contrairement à des banques d'images classiques. Pour le personnage de Lisa c'est notre producteur qui a rencontré une dame dans un restaurant et c'était une évidence. Enfin, pour tous les autres personnages (
qui ont tous le même visage et la même voix, ndlr) on voulait quelqu'un qui puisse correspondre à la fois à un homme, une femme et un enfant. Comme on ne trouvait pas quelque chose de concluant on a pris une photo de tous gens qui travaillaient dans le studio d'animation pour en faire un mélange d'un seul et même visage.

Pourquoi tous les autres personnages, sauf Michael et Lisa, ont le même visage et la même voix ?
Charlie Kaufman : Au départ
Anomalisa est une pièce de théâtre radiophonique interprétée par seulement trois acteurs (David Thewlis, Jennifer Jason Leigh, Tom Noonan, ndlr) parmis lesquels Tom Noonan, qui interprète toutes les autres voix. On a gardé le même principe. J'ai entendu parler d'une maladie psychiatrique dans laquelle une personne pense que tous les gens qui l'entourent sont une seule et même personne. J'ai trouvé trouvé cela intéressant métaphoriquement pertinent pour le personnage de Michael, pris dans un vide de l'existence.  

Michael dit "Notre temps est compté, on a tendance à l'oublier". L'écriture de scénarios et la réalisation sont une façon de laisser une trace pour vous ?
Charlie Kaufman : je pense que c'est une manière de rester connecté avec les gens, pas de laisser forcément une trace. Dans mon travail j'essaie de faire quelque chose d'assez honnête pour que les gens, humainement, se sentent concernés par la même chose. C'est le même principe quand on lit un livre. Parfois l'auteur réussit à mettre des mots sur l'émotion que l'on ressent sans pour autant savoir l'exprimer. C'est ça que j'aime faire. 
Duke Johnson :
Moi je vois cela comme une conversation avec le public. C'est sûrement ce qu'impliquent toutes les formes d'arts. Le mot qui convient serait "participation", c'est une expérience que l'on partage. 

Au départ de ce projet rien n'était joué d'avance, tout a commencé par une campagne kickstarter pour le financement. Avez-vous eu des moments de renoncement ?
Duke Johnson : On s'est senti désespérés par moment, il y a eu des périodes où l'on avait pas assez d'argent pour poursuivre la création, on a dû aussi faire face à des problèmes techniques : le toit s'est ouvert, le lieu de tournage était ravagé et les marionnettes cassées, des gens ont démissionné...ça n'arrêtait pas. Il y a eu des moments d'anxiété et d'incertitudes, mais nous n'avons jamais douté de la beauté du projet.

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La scène d'amour est une des plus remarquables dans Anomalisa. Comment vous-êtes vous mis d'accord sur la manière de l'aborder ?
Duke Johnson : On a voulu garder une approche très naturelle. On a toujours cherché à être honnêtes avec nos personnages.
Charlie Kaufman : Vous savez, c'est le deuxième film que je réalise (après Synecdoche New York, ndlr) et je ne sais pas si c'est le manque d'expérience, mais j'ai vraiment du mal avec les scènes de sexe, je suis plutôt quelqu'un de timide et de réservé, on veut tous en finir le plus vite possible avec ce genre de scènes.. Avec les marionettes c'est plus simple, il n'y a pas de problèmes d'égos, d'embarras, de sentiments, (rires).
Duke Johnson : Les marionnettes ont l'avantage de ne pas avoir conscience d'un public, seulement peut-être une conscience à deux.
Charlie Kaufman : Quelqu'un m'a raconté une anecdote sur un acteur qui avait dit à un réalisateur "
quand tu dois filmer une scène de sexe, tu dois dire exactement ce que tu veux" car si tu ne le fais pas, les comédiens ont l'impression de devoir révéler comment eux font l'amour dans leur vie privée. Je n'avais pas réfléchi à cela auparavant, mais c'est parfaitement censé. Dans Anomalisa cette scène se passe en temps réel, rien n'est coupé. Cela nous a pris six mois pour la réaliser, c'était un challenge technique et émotionnel.

Michael apparait comme un personnage désenchanté dans ses relations amoureuses. Quelle est votre vision de l'amour ?
Charlie Kaufman : Je pense que ce désenchantement arrive souvent dans un couple. Au début d'une relation il y a beaucoup de projections parce qu'on ne connaît pas bien l'autre, c'est nouveau. Mais je pense que cela arrive dans n'importe quel type de relations, pas seulement amoureuses. Il faut accepter l'idée que ça ne sera jamais comme hier car on ne peut pas imposer à quelqu'un de ne pas changer, c'est contre-nature. 
Duke Johnson : j'ajouterai que changer au jour le jour permet d'approcher la personne au plus près de sa vraie nature. Le puzzle se remplit peu à peu. On ne peut s'accrocher à des projections, ni en vouloir à une personne de changer, ce n'est pas juste. 

Pourquoi avoir choisi de garder les marques de couture sur les visages des personnages ?  
Duke Johnson : lorsque l'on imagine un personnage d'animation il y a l'aspect esthétique et l'aspect technique. On a opté pour cette technique d'animation en refusant de gommer les coutures en post-production, ce qui se fait normalement. On aime le côté organique du stop motion, son côté artisanal. Les marques de couture apparaissent comme une marque de vulnérabilité. On a même finit par en jouer dans certaines scènes.

Vous avez gardé les même acteurs que pour le projet initial d'Anomalisa, quels étaient les nouveaux défis pour eux ?
Charlie Kaufman : Jennifer Jason Leigh (Lisa, ndlrm'a dit que c'est durant la scène d'amour qu'elle s'est sentie la plus vulnérable. Et pourtant en tant qu'actrice, ce n'est pas la première fois qu'elle abordait ce genre de scène. Ils ont tous les trois fait un travail extraordinaire, on les a enregistrés pendant deux jours, c'était très rapide. 
Tom Noonan avait le défi de garder sa voix constante, tout en interprétant à la fois un homme, une femme, un enfant. Quand je regarde le film je suis très impressionné par son travail. Il a réussi à donner vie à chaque figurant, les faire exister à part entière. Il n'y avait pas de montage des voix, ce qui fait qu'il devait incarner tous les personnages au fur et à mesure de leur apparition, en une seule fois. 

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Qu'est-ce que ça vous fait de vous retrouver nommés aux Oscars ? 
Duke Johnson : C'est très excitant. On a vraiment porté ce projet à bout de bras. Nous avons tourné dans un grand garage improvisé en plateau sans savoir si le projet allait finir par voir le jour, puis trouvé un distributeur.
Et finalement tout s'est enchainé, Anomalisa a gagné des prix en festival, la Paramount a acheté le film, on se retrouve aux Oscars, c'est fou! Tout cela après trois ans d'incertitude totale...

Vous sentez-vous libre dans le travail ?   
Charlie Kaufman : Je me sens plus courageux dans le travail que dans la vie en général, donc dans ce sens oui.
Duke Johnson : Je suis assez d'accord avec ce que dit Charlie, je me sens libre à travers la création. Mais j'essaie encore de définir ce qu'est le concept parce que mon travail suppose une collaboration permanente.  

 

Découvrez la bande annonce d'Anomalisa, en salles le 3 février.