Rémi Chayé : "Il est temps d'avoir des aventurières"

"Tout en Haut du Monde", au cinéma le 27 janvier, se démarque des autres films d'animation à plus d'un titre : par son trait, tout en douceur, son décor, le Grand Nord, et la personnalité de son héroïne, Sacha, une ado libre et déterminée. Le Journal des Femmes s'est entretenu avec Rémi Chayé, réalisateur, pour parler de la conception du long-métrage et de la représentation de la figure féminine. Embarquez avec nous...

© DR

Rémi Chayé nous a donné rendez-vous non pas tout en haut du monde - trop loin -, mais dans un café du Vème arrondissement de Paris. Le froid polaire qui s'est abattu sur la capitale ce jour-là était totalement raccord avec l'ambiance de Tout en Haut du Monde, son premier film, au cinéma le 27 janvier. Avec la chaleur d'un passionné, le metteur en scène, premier assistant réalisateur sur Kérity la Maison des Contes et Brendan et le Secret de Kells, a retracé la genèse de son premier long, tout en évoquant la féminisation du milieu et son prochain projet.

Le Journal des Femmes : Qu'est-ce qui vous a séduit dans Tout en Haut du Monde ?
Le côté film en costumes dans la Russie du 19e siècle, qui est une partie de l'Histoire qui m'intéresse beaucoup. Cela évoque aussi la grande histoire de la littérature russe et la transmission d'un univers d'un grand-père à sa petite-fille via des récits. Un univers dont elle hérite et qu'elle continue à faire vivre à travers sa mémoire. Et aussi le fait que l'héroïne soit une jeune fille avec un fort caractère. Il est temps d'avoir des aventurières !

Sacha est libre et fière, à l'opposé des premières princesses du cinéma d'animation, comme Blanche-Neige...
Beaucoup de gens nous reprochent d'être allés trop vite, en laissant une fin ouverte. Pour nous, c'était important que ce personnage féminin ne revienne pas à la maison chez son papa et sa maman pour vivre la vie qu'on lui avait tracée ou pour la gloire. Elle a vécu des aventures, elle est descendue de son piédestal et a vécu un voyage initiatique. C'est une aventurière, c'est devenu une exploratrice et tout ce qu'on pouvait faire de la fin réduisait sa quête.

Sacha est très attachée à sa famille, mais reste indépendante… Ces valeurs comptent aussi pour vous ?
Le côté transmission, oui. J'ai perdu un de mes grands-pères un peu trop tôt. C'est un bonhomme qui avait vécu la guerre dans un milieu populaire. J'ai toujours ce fantasme d'avoir pu le faire parler de sa vie. C'est quelque chose qui me touche beaucoup quand des gens arrivent à prendre leur caméra pour faire témoigner leur grand-père. Ces sujets me bouleversent pas mal parce qu'ils font la liaison entre la grande Histoire qu'on apprend à l'école et la petite histoire qui nous touche et dont on hérite.

Avez-vous eu votre mot à dire concernant les voix de Christa Theret et Féodor Atkine ?
Bien sûr. On a cherché la voix de Sacha pendant un moment. Je voulais une actrice avec un grain. Un jour, quelqu'un m'a dit : "Tu as pensé à Christa ?" Je ne la connaissais que par LOL et je ne me rappelais pas spécialement de sa voix. Je suis allé l'écouter et j'ai parcouru sa filmographie. J'ai réalisé que c'était ce qu'il nous fallait. Elle a une voix merveilleuse, il y a de l'émotion dès qu'elle parle. Quant à Féodor, c'était une envie qui datait de longtemps de l'avoir pour Oloukine. La directrice artistique des voix le connaissait et travaillait souvent avec lui pour des doublages d'Arte. On l'a contacté et il a accepté de faire le job. Avoir un acteur qui vient pour si peu de lignage, c'est super. Quand il rentre dans un studio, les murs tremblent, il a une voix hallucinante, une vibration qui transporte.

Le design de Tout en Haut du Monde, avec un dessin très doux, sans contour, s'est imposé dès le départ ?
Je n'avais pas d'écriture graphique au début, mais je sais dessiner donc j'avais des envies, très influencées par Brendan et le Secret de Kells. Un jour, j'ai enlevé les lignes et j'ai essayé de développer cette direction parce qu'elle pose des problèmes techniques. C'était un peu dans l'air du temps : entre le moment où j'ai eu cette idée et la sortie du film, pas mal de courts-métrages ont utilisé cette technique. 

© Diaphana Distribution


Le Grand Nord qui sert de cadre au film, ça vous parle ?
Je baigne dedans depuis dix ans donc oui. A priori, j'étais plus intéressé par les grands espaces de la forêt russe. J'ai découvert le Pôle Nord et son imaginaire avec le film. Je n'ai jamais rêvé d'aller sur la banquise et je n'ai pas pu y aller pour le film. Question de budget.

Le film a été primé au dernier festival d'Annecy, au mois de juin. Que représente cette reconnaissance à vos yeux ?
Ça veut dire que le public nous a choisis parmi d'autres films à Annecy, qui est quand même le haut lieu du cinéma d'animation en France. C'est le meilleur prix, celui du public, donc c'est ultra important. Après, on espère que les gens vont suivre. La difficulté aujourd'hui, c'est de faire savoir qu'on existe. Quand le public voit le film, il l'aime, mais la problématique, c'est de le faire venir dans la salle.

Vous avez rencontré pas mal de difficultés pendant le tournage. Avez-vous parfois été tenté d'abandonner ?
On a vécu des années en dents de scie. Il y a des moments où on a intéressé les investisseurs avant d'essuyer des refus. A un moment, j'ai craint que tout ce travail ait été fait pour rien, mais je n'ai jamais vraiment pensé abandonner. Un producteur nous a fait complètement changer le scénario en cours de route. Cette période-là a été extrêmement difficile parce que j'étais à bout, j'avais donné tout ce que je pouvais. Je n'y arrivais pas et j'avais l'impression qu'on allait rater le film.

Quels sont vos prochains projets ? 
Je travaille avec l'un des scénaristes de Tout en Haut du Monde, Fabrice de Costil, sur un nouveau projet qui s'appelle Une Enfance de Martha Jane Cannary. C'est un titre provisoire. C'est l'histoire de la jeune Calamity Jane dans un convoi sur la route de l'Oregon. Comme toutes les jeunes filles dans l'Ouest américain, elle est accrochée au chariot. Elle fait la cuisine, la vaisselle, la lessive, elle prend soin de son petit frère et de sa petite sœur, mais quand son père lui demande de l'aider à s'occuper des chevaux, elle doit tout apprendre. Elle finit par s'habiller en garçon et découvre la liberté qui va avec. Le jour où on lui demande de revenir en arrière et de reprendre sa condition de jeune fille, elle refuse. On reprend les mêmes producteurs et on espère avoir la même équipe pour monter le film un peu plus vite que Tout en Haut du Monde.

On a récemment parlé de l'initiative #52FilmsByWomen, lancée pour valoriser les films (trop rares) réalisés par des femmes. Le cinéma d'animation est-il marqué par cette même domination masculine ?
En réalisation, oui. C'est probablement lié à l'âge des réalisateurs de longs-métrages, parce qu'il n'y en a pas beaucoup. Mais les femmes arrivent massivement dans l'animation. Sur notre plateau, on a organisé la parité. J'ai été assez moteur à ce sujet. Il y a des studios d'animation dans lesquels il n'y a que des garçons et je trouve que ce n'est pas une bonne manière de travailler. J'ai insisté pour qu'il y ait autant d'animatrices que d'animateurs, autant de dessinateurs que de dessinatrices. La génération qui arrive aura probablement moins de mal. On a des jeunes qui nous disent qu'elles n'ont jamais eu de problème de cet ordre-là. Après, il faut voir ce que ça donne au niveau du plafond de verre et si les producteurs vont leur donner les rênes d'une production.

Regardez la bande-annonce de Tout en Haut du Monde :

L'affiche du film, au cinéma le 27 janvier 2016 © Diaphana Distribution

 

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