François Delisle, à coeur ouvert

Dans "Chorus", au cinéma le 20 janvier, François Delisle met en scène un couple qui se retrouve 10 ans après avoir perdu un enfant. Le cinéaste canadien signe un film tout en retenue sur un sujet difficile. Nous l'avons interviewé.

© Victoria Will/AP/SIPA

Cela fait presque 20 ans que François Delisle évolue dans le monde du cinéma. Ses précédents films, Ruth, Le Bonheur c'est une Chanson Triste ou Le Météore, ont été plusieurs fois récompensés chez lui, au Canada, mais Chorus est le premier opus du réalisateur à bénéficier d'une telle exposition hors des frontières québécoises. Le long-métrage, en salles le 20 janvier, a été projeté au festival de Sundance début 2015 et à Berlin. Il retrace les retrouvailles d'un homme et d'une femme, 10 ans après la disparition de leur fils unique, dans des circonstances tragiques. En noir et blanc, avec pudeur et retenue, François Delisle filme les émotions de deux êtres dévastés, deux "morts-vivants" brisés par la perte de leur enfant. Irène survit en chantant au sein d'une chorale tandis que Christophe a tenté d'oublier sa peine en gagnant le Mexique. Dix ans après le drame, la découverte des restes de leur fils va les amener à se retrouver. Le Journal des Femmes a interrogé le metteur en scène, artiste multi-casquettes, à la fois producteur, réalisateur, scénariste, monteur et directeur photo.          

François Delisle  © Victoria Will/AP/SIPA


Le Journal des Femmes : Pouvez-vous nous retracer votre parcours ?             
François Delisle : J'ai fait mon premier film très tôt - j'ai quand même presque 50 ans ! [48 en réalité, ndlr] Quand j'étais adolescent, j'ai fait des films en super 8 qui ont voyagé dans différents festivals. Par la suite, j'ai poursuivi mes études en cinéma et je n'ai jamais fait autre chose. Je produis, je réalise, je fais de la direction photo. J'ai ma boite de production à Montréal et je produis aussi les films d'autres réalisateurs. Je ne sais pas comment le cinéma est arrivé. C'est le moyen de communication avec lequel j'avais le plus d'affinités. J'avais un désir de parler et de communiquer et c'est devenu le véhicule parfait.   

Vous abordez des sujets difficiles dans vos films : les violences conjugales ou un enlèvement d'enfant ici dans Chorus. Pourquoi cette gravité ?
Je ne sais pas. Il y a une sorte de tension dramatique dans ces situations-là. J'ai toujours eu le désir de montrer des gens qui surmontaient des épreuves. Il y a peut-être aussi le fait qu'on est submergé par une culture du divertissement et mon désir d'artiste, c'est peut-être d'aller dans des zones qui ne sont pas nécessairement explorées, plus sombres, de jeter une lumière là-dessus et de voir ce qu'il se passe. Ce sont des faits de la vie, ce n'est pas de la science-fiction. C'est important pour moi d'aller me frotter à des choses qui ne sont pas évidentes a priori et de trouver un sens à tout ça.

Ca correspond aussi aux films que vous aimez regarder ? Vous appréciez le cinéma du réel aussi en tant que spectateur ?
Mon cinéma n'est pas nécessairement très réaliste. Je suis assez ouvert sur ce que je regarde. Ce qui m'importe, c'est d'entendre une voix, d'entendre quelqu'un qui va me parler personnellement. C'est ce qui m'a choqué plus jeune quand j'ai découvert des cinéastes qui ont marqué mon parcours : le fait de voir et d'entendre quelqu'un qui me prenait littéralement par la main pour m'entraîner dans son univers. Les films plus génériques et sans âme m'attirent moins. Quand j'ai vu L'Argent de Poche de Truffaut, j'avais l'âge des protagonistes et ça a été déterminant. J'ai le souvenir d'avoir eu un choc de voir des enfants de mon âge qui vivaient pratiquement la même vie que moi à l'écran. Il y avait comme un effet miroir qui était assez troublant. A cette période, je me suis dit que c'était possible d'exister au cinéma comme on est. On n'est pas obligé d'avoir une armure ou un fusil. On peut être soi-même.

Chorus est-il tiré d'une histoire vraie ou est-ce de la pure fiction ?
C'est de la pure fiction. Il y a malheureusement des histoires similaires, mais le film est parti du désir de parler du sentiment de perte et de la réconciliation. L'histoire du couple qui perd son enfant est arrivée après. Chorus est avant tout une histoire d'amour. C'était mon but : partir d'un élément dramatique et voir deux personnes se retrouver et reformer pas forcément un couple, mais le lien qui était brisé.

Vous pensez qu'il est possible de se relever après un drame comme la perte d'un enfant ?
Dans l'amour entre mes personnages, il y a une possibilité de vie. Peu importe le monde dans lequel on vit, il y a quand même ça qui nous allume. Les personnages sont éteints au départ et se rallument au contact de l'autre. La conclusion du film appartient plus aux spectateurs qu'à moi.

Vous êtes vous-même papa ?
Oui, j'ai deux enfants de 20 ans et 4 ans.

Avez-vous projeté un peu de vous dans l'histoire de Chorus ?
Oui, il faut [rires]. Les acteurs aussi ont des enfants et l'ont vécu beaucoup plus à fleur de peau que moi. Quand on fait un film, on est moins dans l'émotion pure. On est dans la construction d'une œuvre. Il y a d'autres facteurs qui prennent la place. C'est sûr que raconter une histoire comme celle-là quand on a des enfants a quelque chose de très émotionnel. Ce qui m'intéresse, c'est de vivre les choses et c'est dans cette optique là que le film a été fait.

Dans le dossier de presse du film, vous dites avoir connu le sentiment de perte éprouvé par vos personnages. Que vouliez-vous dire par là ?
Il y a longtemps, je me suis séparé de ma compagne et j'ai gardé les messages téléphoniques de mon fils pendant des années. J'avais une heure de messages. A un moment donné, je me suis demandé pourquoi je faisais ça. Je voyais mon fils, je m'en occupais, mais j'ai vécu cette perte de l'enfant qui relie un couple, bien sûr pas de façon aussi dramatique que les personnages du film. Je n'ai plus ces messages, maintenant c'est réglé, mais ça a été le déclencheur.

Pourquoi avoir choisi de tourner le film en noir et blanc ?
J'y pensais, mais sans trop me l'avouer. En tant que producteur, je sais très bien que présenter un film en noir et blanc peut rebuter certains spectateurs. J'ai laissé cette idée de côté pendant l'écriture et quand j'ai commencé à penser à la forme du film, le noir et blanc est devenu une évidence. Ca crée un filtre pour raconter une histoire dense comme celle-là. Ca me permettait de ne pas être dans le graphique de la chose. Tout le film est construit sur un système de deux pôles : le couple, l'homme, la femme, le noir, le blanc, le chaud, le froid. C'est venu naturellement. 

Dans une interview accordée à la revue Ciné-Bulles en 2004, vous avez déclaré avoir plus de facilité avec les personnages féminins. Pourquoi ?
C'est vrai que les personnages principaux de mes premiers films étaient des femmes. Je l'ai fait sans trop y penser au départ et j'ai commencé à y réfléchir parce qu'on me posait toujours cette question. Ce n'est pas tant le genre qui m'intéresse. Ce qui m'importe, c'est de mettre en scène des situations qui ne sont pas nécessairement connues. Aujourd'hui dans le monde, s'il y a des gens qu'on entend peu, c'est bien les femmes et c'est peut-être pour ça que je suis allé vers des personnages féminins. J'avais le goût de faire connaître et de faire entendre des voix différentes par le biais du cinéma. Chorus met en scène un couple. Il y a des personnages féminins prédominants, mais il y a une sorte d'équilibre. Mon prochain film est plus axé sur un personnage masculin.

Le titre Chorus évoque le chœur auquel appartient le personnage d'Irène. A-t-il une autre signification ?      
Ca renvoie au cœur humain, au mouvement intérieur, aux vagues. Le mouvement des personnages n'est pas nécessairement synchrone au départ et à un moment donné, les deux se rejoignent et vivent les mêmes émotions ensemble pour se séparer à nouveau, comme des phases de haut et de bas. Je voyais le film comme quelque chose qui respire. Chorus est un jeu de mot et il y a aussi un aspect musical là-dedans.

La musique est effectivement ce qui retient Irène à la vie. 
Oui, c'est assez central. La musique réconcilie avec la vie. L'homme est capable de grandes choses par rapport au réel qui est parfois accablant. Pour Irène, c'est une manière de reprendre une place dans la société. Elle a sa place dans le chœur dont elle fait partie, sa voix s'accorde avec celle des autres.

Qu'est-ce que vous écoutez comme musique ?  
C'est très large. Cette semaine j'ai écouté beaucoup de David Bowie. Son dernier disque est extraordinaire. Je ne dis pas ça parce qu'il est mort. Sinon, j'écoute du jazz, de la musique électronique, du rock… Autant de la musique ancienne comme dans Chorus que le groupe de rock indépendant Suuns. Encore la dualité…

Qu'est-ce que ça signifie pour vous que vos films soient projetés à Sundance, à Berlin et dans les plus grands festivals ?
C'est une reconnaissance de mon travail. C'est aussi, malheureusement, ou heureusement, un passage obligé pour le cinéma que je fais, sinon on tombe un peu dans l'oubli. Il y a tellement de films et tellement d'offre que les festivals sont devenus incontournables pour avoir un peu de reconnaissance hors de son pays. C'est un grand privilège de faire des films et de pouvoir les montrer comme ça à travers la planète. Ce n'est pas toujours acquis. Quand on fait un film, on peut décevoir les attentes. J'ai toujours tendance à vouloir faire autre chose que ce que j'ai déjà fait et ça peut ne pas marcher. Pour l'instant, ça fonctionne, donc je vais voir pour le prochain...

Internet et les réseaux sociaux ne permettent pas un relai supplémentaire à côté des festivals ?
Les gens sont très actifs sur le net, mais très peu vont se déplacer pour aller voir le film en salles. Pour ce qui est du Québec, on peut avoir un nombre hallucinant d'abonnés sur Facebook, mais qui n'iront pas forcément voir le film. C'est un super truc pour faire de la promotion, c'est un bel outil, mais une page vue par des milliers de personnes n'est pas une garantie.

Chorus, de François Delisle. Avec Sébastien RicardFanny Mallette, Geneviève Bujold, Pierre Curzi. Au cinéma le 20 janvier. 

Découvrez la bande-annonce du film :