Mon Maître d'Ecole : interview croisée d'Emilie Thérond et Monsieur Burel

Avec "Mon Maître d'Ecole", en salles le 13 janvier, Emilie Thérond nous immerge à travers ses yeux d'ancienne élève dans la salle de classe de son ancien instituteur, Monsieur Burel, lors de sa dernière année d'enseignement. Le Journal des Femmes a eu l'occasion de les rencontrer pour parler de ce touchant documentaire qui les a amenés à se retrouver, se lier et partager une aventure pleine d'émotion. Entretien croisé.

Le temps du tournage de Mon Maître d'Ecole, la réalisatrice Emilie Thérond est retombée en enfance sur les bancs de l'école de Saint-Just-en-Vacquières, afin de vivre en immersion dans la classe de Monsieur Burel durant l'année qui a précédé sa retraite. Le Journal des Femmes a pu rencontrer l'ancienne élève et son professeur, au siège de Disney qui distribue ce documentaire, pour une interview croisée.

Le Journal des Femmes : Comment est née l'idée de réaliser Mon maître d'école ?
Emilie Thérond : C'est un heureux hasard : je suis allée dans mon village natal avec mes filles car je voulais leur montrer d'où j'étais originaire et Monsieur Burel était dans sa classe. J'avais envie de leur présenter et en discutant, il m'a dit que l'année qui suivait était sa 40e et dernière année. Je lui ai dit : "Il faut qu'on fasse un film, je ne peux pas te laisser partir sans laisser une trace de ce que tu m'as donné". J'ai eu envie de transmettre son enseignement, de partager tout ce qu'il nous avait appris.

Monsieur Burel, avez-vous été difficile à convaincre ?
Jean-Michel Burel :
Un petit peu… Au début, je n'étais pas très partant, mais Emilie a su me convaincre, parce que j'ai senti que ça lui tenait énormément à cœur. Elle a su utiliser des mots qui m'ont touché : elle m'a écrit une lettre que j'ai gardée. Je me suis dit que je ne pouvais pas refuser. Je n'étais pas partant car je ne suis pas du genre à me montrer, je suis plus introverti qu'extraverti... C'est un vrai conte de fées, je ne m'attendais pas à ça. Après le tournage on se voyait beaucoup plus rarement avec Emilie, je me disais que le projet était dans un carton, mais qu'il sortirait un jour. Et un jour elle m'a appelée, elle m'a demandé de m'asseoir pour m'annoncer que le film allait sortir au cinéma. J'étais content, pour elle, pour moi, pour les élèves, pour les parents, pour dire qu'on a mené un projet jusqu'à son terme.

Comment avez-vous procédé pour filmer cette immersion dans une salle de classe ?
E.T. : Les enfants s'y habituent très vite. Le premier jour, le 5 septembre, Monsieur Burel leur a expliqué ce que je faisais là. Je me suis présentée, je leur ai dit que j'avais grandi dans le village comme eux et que j'avais envie de filmer cette dernière année, que j'allais être là tous les mois et que j'avais deux enfants de leur âge. On est partis comme ça : durant les premières heures, certains font coucou à la caméra et regardent, mais ils oublient ensuite. Ils ont leur vie, leurs cours, leurs histoires dans la cour de récré… C'est une classe ouverte à Saint-Just-en-Vacquières : les élèves ont l'habitude qu'il se passe des choses autour d'eux. Ce n''est pas fermé, ni un endroit sacré où personne ne rentre. Je m'y sentais bien et Monsieur Burel me faisait participer de temps en temps à la classe. J'ai fait la lecture aux CE2, j'en suis très fière (rires) ! Il y a dans le film des regards à la caméra, mais je ne les ai pas enlevés, on n'a pas triché. S'il y a un plan où un enfant ou Monsieur Burel me regarde, c'est dans le film parce que j'étais là avec mon regard d'ancienne élève.

Quelles ont été les difficultés ou les différences que vous avez pu rencontrer en portant ce documentaire sur grand écran?
E.T.
 : Je ne veux pas critiquer la télévision, parce qu'elle fait des documentaires formidables, mais le fait d'aller au cinéma, ça nous a donné des contraintes avec Anne Lorriere (la monteuse, ndlr) sur l'image notamment, car on avait des choix importants à faire. En même temps, ça m'a laissé une liberté, un point de vue que j'ai pu développer jusqu'au bout. Il n'y a pas de codes au cinéma, on fait son film. J'ai eu la chance de le faire comme je le voulais. On a eu quelques discussions avec les producteurs et Disney, qui m'ont mise sur des voies et aidée, mais à chaque fois qu'ils me faisaient une proposition, elle me plaisait, donc c'était assez facile pour moi. Mon regard a été complètement respecté, c'était un bonheur. Là est la différence avec la télévision peut-être : on en a fait un film, on s'attache vraiment aux personnages car c'est à travers mes yeux d'enfants. On rit, on pleure, on a des émotions fortes et on s'attache à Monsieur Burel comme si c'était une fiction.

Qu'avez-vous appris de vous-même après cette expérience face caméra ?
J-M. B. : C'est toujours difficile de voir son image, de se voir, mais dans le comportement ça ne m'a pas surpris car je suis naturel. Si j'avais eu un rôle de composition, j'aurais pu me dire : "là tu es bon, là tu ne l'es pas". Ça ne m'est jamais venu à l'esprit, puisque j'étais dans mon travail de tous les jours, sauf que j'avais l'impression d'être sorti de mon corps et de me regarder. Ça ne m'a pas fait d'effet étrange, j'étais moi même.

Qu'est-ce qui vous a le plus touché durant le tournage ? Une anecdote en particulier ?
J-M. B. :
La fin du film, bien sûr, me touche. Et le moment où je parle avec Théo (un des élèves, qui a été adopté, ndlr). Je lui en ai reparlé lors de l'avant-première, il s'en rappelle très bien. Je lui dis dans le film qu'il retournera un jour en Corée, parce que je lui ai dit que quand on veut quelque chose, on l'a tout le temps. D'en reparler, ça m'émeut encore.

Quels souvenirs avez-vous l'un de l'autre, quand l'une était élève et l'autre instituteur ?
J-M. B. :
J'ai le souvenir d'une gentille élève, agréable avec ses copains... Bon, sur son bulletin j'étais un peu sévère, mais pas qu'avec elle. Beaucoup plus qu'en fin de carrière, pour X raisons : d'abord, quand elle était dans ma classe, en Cm2, on faisait des dictées, la norme était de 70 mots à peu près. A 5 fautes on avait zéro. Maintenant c'est à 10 fautes qu'on a zéro et on met des quarts de fautes. Bientôt on mettra des quarts de quart de quart de faute et faudra peser ça avec une balance (rires) ! Avant, on était plus durs en notation.

Avez-vous revu vos élèves et suivez-vous leur évolution ?
J-M. B. :
Oui, j'ai revu les élèves, les parents... Ce sont des villages dispersés, ceux de Saint-Just, je les revois tous les jours.

E.T. : Un enfant de CM2, lorsqu'il vient de rentrer en 6e, dès son premier jour, il va au collège, il fait sa journée et il va à l'école de Saint-Just raconter à Monsieur Burel sa journée. Je n'ai pas le souvenir, mais je suis persuadée de l'avoir aussi fait ! Et j'en ai vu, des élèves, le faire !

J-M. B. : Dans le film ils me posent la question "est-ce qu'on pourra revenir ?", je leur dis que je ne sais pas, moi je les accueillais quand ils venaient dans la classe, quand il y a des après-midi de libres au début de la 6e. Ils venaient, s'asseyaient, participaient à la vie de la classe.

Vous êtes un peu comme un troisième parent pour eux…
J-M. B. : 
Les petits m'appellent Monsieur Bubu, leurs parents leur disent : "Il faut l'appeler Monsieur Burel", mais je les laisse faire. Ça ne me dérange pas moi, ce n'est pas de l'irrespect.

Quel regard portez-vous sur le système scolaire actuel ? Qu'aimeriez-vous changer ?
J-M. B. : 
Il a évolué comme il le devait, en fonction de la vie, des méthodes… Je ne suis pas pour le système de notation, il faut certes une petite évaluation, mais je ne suis pas pour l'évaluation continue en primaire. On est constamment évalué, de 1 à 90 ans : il faut leur foutre la paix aux gamins…

Et le fait que les parents d'élèves aient plus d'influence qu'avant sur les professeurs ?
J-M. B. : 
C'est une chose qu'on a senti arriver petit à petit. Peut-être qu'on n'a pas su assez se protéger et on en paie les conséquences. A trop vouloir que les parents rentrent dans la classe, ils ont peut-être pris une importance trop grande. Attention, on en a besoin des parents, il faut qu'ils s'occupent de la vie de leurs enfants, mais il y a une limite. Le patron dans une classe c'est l'instit' ou le prof', ce ne sont pas les parents, sinon c'est la chienlit.

Comment profitez-vous de votre retraite ?
J-M. B. : 
Je suis maire dans le village et croyez-moi, actuellement, quand on est maire d'un village, il y a beaucoup de boulot. Chose importante : je suis à côté de la classe. Mon bureau de maire est à 3 mètres, ce qui fait que la classe est souvent ouverte et que je participe un peu à sa vie. Quand la maîtresse à un truc à faire, elle me demande si je peux surveiller. Cette année, elle avait demandé un remplaçant, il a perdu l'adresse il n'est pas arrivé et moi j'ai fait classe toute la matinée. Les gamins étaient ravis, moi aussi. L'après-midi, le remplaçant n'a pas été bien reçu le pauvre (rires) ! Je me suis rendu compte que si je devais les reprendre, les garder une semaine complète, il faudrait que je revoie mon autorité, maintenant je suis presque un grand-père.

Comment sont vos rapports depuis cette aventure ?
J-M. B. :
Emilie, c'est quelqu'un de la famille maintenant, on a pleuré ensemble, on a partagé des émotions très fortes et rien ne sera plus comme avant. Elle me vouvoyait au début, mais avec le film, on est passés au tutoiement. On a partagé des moments forts et on continuera, je l'espère.

Regardez la bande-annonce de Mon maître d'école, en salles le 13 janvier :

 

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