Tarantino, Huit Salopards et une salle pleine de journalistes

Quentin Tarantino s'apprête à faire entrer Huit Salopards dans les salles obscures françaises, le 6 janvier 2016. Le réalisateur américain a fait un saut dans la capitale avec trois de ses acolytes peu fréquentables pour parler ciné, lettre et narration... On vous raconte.

© SND

Huit types patibulaires enfermés dans une auberge pendant trois heures. Des regards sombres, du café, de la neige et du sang. Voilà, très brièvement, ce qui vous attend si vous avez prévu de passer votre 6 janvier 2016 avec les Huit Salopards de Tarantino. Avec ce deuxième western, le réalisateur de Django Unchained prouve une nouvelle fois son talent pour raconter des histoires. A Paris pour promouvoir son neuvième film, celui qui n'a pas peur de faire gicler l'hémoglobine a fait part de son talent de conteur à quelques chanceux journalistes.

Quentin Unchained                     

Débarqué en retard d'un avion en provenance de Londres, Mr. Tarantino s'excuse, s'installe et se lance dans l'exercice des questions-réponses avec son phrasé si particulier. L'homme n'aime pas l'inexactitude et cherche à rétorquer le plus justement possible. D'ailleurs, les Huit Salopards n'est pas un film sur la Guerre de Sécession. Enfin, pas tout à fait. "Le thème principal, c'est les relations entre noirs et blancs aux Etats-Unis à cette époque. Ça n'a pas été correctement abordé par les grands réalisateurs de westerns. Ce sera ma contribution au genre." Dans l'univers de Tarantino, il n'y a pas de place pour la fausse humilité.
L'impérieux "Qouentine" prend donc le temps qu'il faut pour expliquer comment il en est venu à enfermer huit truands dans une taverne. Il raconte que tout est parti de ces feuilletons des années 60 qu'on devait regarder jusqu'au dernier épisode pour connaître le gentil et le méchant. "
Je me suis dit 'et si je faisais une histoire sans héros, juste sur des personnages coincés dans une pièce quelques jours' pour voir où leur histoire allait les mener ?" Quand on est un bon narrateur, il n'en faut pas plus pour faire un excellent film. Alors comme c'est si facile, on cherche la difficulté. Dans la technique, en filmant à l'ancienne, avec une pellicule de 70 mm (au lieu de l'habituelle 35 mm). "Le premier paragraphe du script mentionne 'filmé en glorieux 70 mm' ! Cette phrase revient à chaque page, jusqu'à la vingtième. Le but était de faire comprendre aux gens avec qui j'allais faire le film que ça ne servait à rien de me parler si on ne le faisait pas en 70 mm." Le message est clair et son vœu sera exaucé. Cette volonté de revenir au cinéma d'autrefois cache-t-elle une forme de nostalgie de ce que représentait le 7e art à la grande époque ? "Je ne sais pas si l'amour du cinéma a changé, mais la manière dont nous regardons les films n'est plus la même, déclare-t-il. Je me souviens d'une anecdote de Steven Spielberg. Un jour, il est tombé sur une cassette vidéo de 'Rencontre du Troisième Type' posée sur le téléviseur de quelqu'un et il a pensé que ça dépréciait le dur travail qu'il avait fourni pour ce film. Quand il a fait 'E.T.', il ne l'a pas sorti en cassette avant des années. Si vous vouliez le voir, il fallait porter deux caisses de 35 mm pour les projeter et probablement vous couper le doigt en installant le tout. Ça en valait la peine, c'était une déclaration d'amour à son travail… Je ressens un peu la même chose."

Glorious Basterd

N'allez pas croire que Quentin-le-conteur-fougueux est un malotru. Pendant la conférence de presse, le génie de la narration tempère ses acteurs, Tim Roth, Kurt Russell et Walton Goggins, pour faciliter le travail de la traductrice, joue le médiateur quand ils ne répondent pas tout à fait à la question. De quoi provoquer l'hilarité et les applaudissements de son audience. Déjà convaincue, elle est conquise quand le cinéaste ponctue son discours de petites vannes telles que "c'est la première anecdote qui me vient à l'esprit, mais vers minuit j'aurais sûrement trouvé quelque chose d'intéressant à raconter".
Après 30 minutes d'échange éclairé, il est temps de se dire au revoir. C'était sans compter sur la gourmandise de Tarantino, en demande d'autres questions. Pas de souci, ses acteurs, eux aussi totalement à l'écoute de leur guide, en ont quelques-unes en réserve. Kurt Russell se mue alors en journaliste pour demander au réalisateur s'il a déjà écrit des textes dont il ne s'est jamais servi. "Rien d'entier. Il y a des choses que je n'ai jamais terminées ou d'autres morceaux choisis que j'espère utiliser un jour, dans une autre histoire." A-t-il déjà glissé un de ces rushs dans un film ?, l'interroge alors Walton Goggins. "Beaucoup à mes débuts. Pour 'Pulp Fiction', j'avais écrit les scènes entre Thurman et Travolta des années auparavant." C'est drôle de voir comment le travail millimétré de Tarantino fascine même ceux qui ont partagé plusieurs mois de tournage à ses côtés. "Je me souviens que sur 'Django Unchained', j'ai demandé à Quentin de m'aider pour une réplique, de me dire ce qu'il imaginait. A l'instant où il a prononcé mon texte, j'ai compris toute la scène", rapporte Goggins. L'art de la narration, on vous dit.                 
Avant d'aller faire connaissance avec les Huit Salopards de Tarantino, ayez cette phrase en tête : "
Je veux que vous attendiez beaucoup de moi. Je veux être un artiste dont vous attendez le meilleur, quitte à débattre sur lequel de mes films est le plus réussi." On ramasse les copies dans un mois.           

Les Huit Salopards, au cinéma le 6 janvier 

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