Ounie Lecomte : "Tout enfant abandonné fantasme ses parents"

Ounie Lecomte met en scène Céline Sallette et Anne Benoit dans un drame sur une mère et une fille qui ne se sont jamais connues. Rencontre avec la réalisatrice de "Je vous souhaite d'être follement aimée", au cinéma le 6 janvier 2016.

© GUILLAUME COLLET/SIPA
Ounie Lecomte © GUILLAUME COLLET/SIPA

Ounie Lecomte signe un deuxième film fleuve, mélancolique et beau sur l'abandon. Dans Je vous souhaite d'être follement aimée, au cinéma le 6 janvier, la réalisatrice s'intéresse aux conséquences de la naissance sous X chez une trentenaire. En pleine crise existentielle, Elisa (Céline Sallette), part à la recherche de celle qui n'a pas voulu d'elle (Anne Benoit).
La cinéaste, anciennement costumière et "sporadiquement" actrice, est venue au cinéma sur le tard, par "nécessité", pour s'exprimer sur l'abandon après avoir été adoptée à 9 ans. Arrachée à sa Corée du Sud natale, elle est élevée en France. Elle nous raconte comment elle a mis au monde ce drame sur une relation mère-fille pas commune.

D'où vous est venue l'idée de Je vous souhaite d'être follement aimée ?
Ounie Lecomte : Après mon premier film (Une vie toute neuve, ndlr), qui parlait de l'adoption en Corée du point de vue d'une petite fille de 10 ans, j'avais l'impression de ne pas avoir exploré toute la thématique de l'abandon. J'ai eu envie de faire un film en France avec d'autres personnages, en me demandant ce qui se passait 30 ans après, pour faire comme un état des lieux. Avec la co-scénariste, on a imaginé autour de quel événement une mère et une fille née sous X pouvaient se rencontrer.

C'est finalement presque par hasard qu'Elisa et Annette se retrouvent...
C'est vertigineux : la possibilité de croiser n'importe où et sans le savoir quelqu'un qui peut être sa propre mère. Partir d'une rencontre fortuite déplaçait un peu l'enjeu. On n'est plus seulement dans une quête d'origine, mais sur un chemin de reconnaissance. Tout enfant abandonné vit, grandit, avec une image fantasmée de ses parents. 

Pourquoi avoir choisi de développer leur relation dans un cabinet médical, celui d'Elisa, kiné ?
Placer leur rencontre dans un contexte de soin apporte beaucoup d'images. La mise à nue du corps de la mère qui se retrouve sous les mains de sa fille crée un lien, un corps à corps, comme celui qu'il aurait pu y avoir à la naissance. Sans les mots, juste par le contact de la peau. Et puis il  y a la symbolique de quelque chose qui se guérit au fur et à mesure. C'était à la fois beau et porteur de mysère, de questions : existe-t-il une mémoire des corps ? L'identité peut-elle se révéler ? Y a-t-il un lien privilégié, invisible, indicible entre ces deux femmes ? Cette dramaturgie, ce suspense, même visuellement, nous donnait l'impression qu'on n'avait pas besoin d'en dire plus.

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Les corps sont d'ailleurs filmés de très près, de manière crue... Qu'avez-vous voulu exprimer ?
J'avais envie d'être très précisément dans le soin, dans une réalité. Il y a quelque chose de l'ordre de l'imprégnation dans le film, pour les personnages, mais aussi pour le spectateur. Le fait de toucher la peau de cette femme va-t-il créer quelque chose ? Un ressenti, un trouble ? Chaque soin est un nouvel enjeu, une étape dans la relation qui se noue.

Comment avez-vous choisi vos actrices ?
Choisir un acteur est un acte presque sacré. J'ai besoin d'un contact immédiat, une forme d'évidence. Céline Sallette incarne des facettes très différentes, juste par son physique, ses regards. Elle exprime une forme de vulnérabilité, de fragilité, de mélancolie parfois, mais elle dégage aussi de la lumière, une force, une combativité. Des émotions complexes, comme une forme de dualité. Dans son regard, je projetais déjà beaucoup de choses. Pour Anne Benoit, j'ai flashé en la voyant dans Les Adieux à la Reine. Je l'ai raccordée comme étant possiblement la mère de Céline Sallette. Il me fallait un trouble physique, sans être dans la ressemblance.

Pourquoi Dunkerque ?
Je voulais une ville du Nord, une profondeur de champ avec l'histoire économique, industrielle, qui rejoint le parcours des personnages. De la même manière, il y avait une volonté de faire un état des lieux 30 ans après la chute de la sidérurgie. Qu'est-ce que cette crise a entraîné dans les relations humaines et sociales ? C'était important qu'il y ait cette lecture possible, sans que ce soit la première ligne de narration. Ça se tisse avec la quête d'Elisa. Son immersion dans la ville va l'aider à comprendre.

Le film prend le temps de raconter les choses. Quels sentiments voulez-vous faire ressortir chez le spectateur ?
J'aime qu'on s'imprègne. L'intériorité ne peut pas se raconter avec des mini-scènes dans l'action. Je ne raconte pas la même histoire que certains films avec une dramaturgie plus forte, des coups de théâtre. Là, il était question de retracer la rencontre, ça ne pouvait pas se passer avec des soubresauts, il fallait prendre le temps, quitte à avoir des silences, des longueurs. J'ai besoin d'impliquer le spectateur, qu'il entre dans le récit, qu'il soit avec les personnages.

Pourquoi ce titre ?    
Je vous souhaite d'être follement aimée est la dernière phrase de la lettre qu'André Breton adresse à sa fille à la fin de son livre L'Amour fou. C'est une lettre d'amour d'un père à sa fille, qui raconte un peu comment elle est arrivée au monde. Très vite pendant l'élaboration du scénario, j'ai su que je finirai le film avec des passages de ce message, tout comme je savais quel serait son titre. Cette phrase, ces passages, sont comme un cœur secret, le flux sanguin de l'histoire. Ces paroles racontent la quête d'Elisa. Elle ne va pas qu'à la recherche de ses origines, elle est en quête du sens de sa vie, elle veut savoir comment elle est arrivée au monde. Quand on est abandonné ou orphelin de parents, on est aussi orphelin de mots. Des paroles que le père et la mère auraient pu dire, qui nous portent dans les moment durs ou heureux. J'ai découvert ce texte vers 25 ans. Il est resté dans mon espace affectif, j'y reviens souvent.

A qui souhaitez-vous d'être follement aimé ?
A tous, bien sûr. C'est comme l'histoire de la poule et de l'œuf. Quelqu'un d'aimé peut aimer en retour et s'il est aimé c'est qu'une personne avant a aimé... C'est la reconnaissance de l'arrivée au monde. Un premier regard d'amour grâce auquel tout est possible.

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