Sophie Barthes livre un beau Madame Bovary

Trouver le ton juste, c'est le défi que s'est donné Sophie Barthes pour son adaptation de l'oeuvre de Gustave Flaubert à découvrir en salles le 4 novembre 2015. Incarnée par la magnifique Mia Wasikowska dans le rôle titre, son Emma Bovary est aussi troublante que fascinante. Rencontre.

© Warner Bros

Jean Renoir, Vincente Minelli ou Claude Chabrol : plus d'un réalisateur s'est frotté - avec plus ou moins de succès - à l'héroïne de Gustave Flaubert. Pétrie de contradictions, aussi critiquée que fantasmée, Emma Bovary est l'un des personnages les plus complexes de la littérature. C'est dans une version classique, mais non moins passionnante que Sophie Barthes fait revivre cette énigmatique femme. Filmé dans les somptueuses couleurs du Perche, son Madame Bovary porté par la douce Mia Wasikowska est très beau. De passage à Paris pour la promotion du film, la réalisatrice, femme gracile à la voix douce et haut perchée, nous raconte avec passion cette aventure dont elle a mis trois ans à "accoucher". Passionnante. 

Mia Wasikowska (Emma Bovary) et Logan Marshall-Green (Le Marquis) © Warner Bros

Adapter Madame Bovary pour un second film, c’est audacieux…
Et pourtant, lorsque j’ai reçu le scénario, je ne l’ai pas touché pendant longtemps, c’était un peu comme une boîte de pandore que je n’osais pas ouvrir. Je ne voulais pas faire ce film mais il m’était impensable de ne pas le faire.

Par appétence pour Flaubert ?
Par défi d’abord. C’est un roman difficile à adapter et j’avais d’autant plus envie de m’y mesurer que jusqu’alors, les adaptations n’avaient été faites que par des hommes. Poser un regard féminin sur l’œuvre m’importait même si je pense que Flaubert avait une grande sensibilité féminine. Par envie profonde aussi, parce que je suis obsédée par Flaubert et que me plonger dans son univers pendant 3 ans était une expérience incroyable.

Jeune, quelle lecture aviez-vous de Flaubert ?
Ado, j’appréhendais la soif de consommation et la spirale autodestructrice d’Emma comme de la fureur de vivre. En tant que femme mariée avec un enfant, j’ai le sentiment de mieux comprendre ce qu’elle ressent et pourquoi elle agit ainsi. Elle est entourée d’hommes médiocres qui ne la voient pas, elle est dans l’impossibilité de comprendre l’autre. Flaubert soulève des questions existentielles sans donner de réponse, ne porte pas de jugement sur une conduite morale à suivre. C’est ce qui fait toute la richesse et la complexité de l’œuvre et c’est aussi ce qui permet d’en faire des lectures différentes selon les époques et les âges.

En tant que mère, pourquoi ne pas avoir abordé la maternité d’Emma ?
C’était un grand dilemme. Le rapport à sa maternité n’aurait pas tenu deux heures. Et je ne voulais pas effleurer le sujet au risque de tomber dans un cliché de mère hystérique.  Emma aime son enfant mais ne sait quoi faire de son amour maternel.  La maternité mériterait presque un film à elle seule. Nous avons préféré nous concentrer sur une très courte période ce qui rend le film encore plus tragique. Emma n’a même pas le temps de vivre sa vie de femme, ni de mère.

Les décors, les costumes, l’esthétique du film sont magnifiques…  
J’ai eu la chance de travailler avec des artistes incroyables. Les costumiers Christian Gasc et Valérie Ranchoux ne se sont pas contentés d’habiller les personnages, ils ont créé un style avec des symboliques de couleurs très fortes. Au début du film, Emma porte du vert, couleur de l’espoir. Mais c’est un vert fané, ce qui traduit déjà un mal être. Lors de la scène de la chasse à cour qui marque un tournant dans l’histoire, Emma porte une robe orange qui a une ligne très asymétrique pour faire écho à sa bipolarité naissante. Les tons orangés rappellent ceux du cerf : à l’instar de l’animal, Emma est traquée par le marquis. A Rouen, elle porte du violet, couleur du poison. La robe rouge avec des fleurs est inspirée des Fleurs du mal de Baudelaire. Dans la cathédrale, Emma est vêtue d’une robe boléro en clin d’œil à la passion de Flaubert pour l’exotisme. Pour que chaque pièce soit unique, les costumiers ont travaillé avec des fournisseurs de soie à Lyon et des coupeurs de soie à Paris. Pour les couleurs, les teinturières ont utilisé des pigments de l’époque. C’était une folie financièrement mais je ne pouvais pas concevoir qu’Emma porte des costumes de pacotille : ses habits la sortent de sa médiocrité et la ruinent, aussi. Cétait aussi un hommage à Flaubert l’esthète.

Vous êtes française. Pourquoi avoir choisi de tourner en anglais ?
Je ne suis pas dans le cinéma français et n’y ai pas d’entrée. Cela m’arrangeait aussi car j’étais terrifiée à l’idée de le faire en français. C’est très difficile de passer après Chabrol. Je ne crois pas que la langue soit fondamentale. Dans l’œuvre de Flaubert ce ne sont pas les dialogues qui importent mais l’atmosphère. C’est pour cela que j’ai insisté pour tourner en France et travailler avec des artisans français. Cela permet de retrouver l’esthétique de Flaubert. Et pour bien comprendre que la paternité est française, l’acteur français Olivier Gourmet ouvre le bal. 

Comment a été reçu le film aux Etats-Unis ?
De manière assez tranchée, notamment sur certains thèmes. L’adultère a été assez mal perçu. Les américains sont très puritains et certains ont même traité Emma de "slut" ! Les hommes ont eu du mal à s’identifier à l’un des personnages masculins. Si les femmes ont globalement apprécié, certaines m’ont confié se reconnaitre en Charles Bovary. Ce qui est le plus ressorti, c’est une réflexion sur la consommation comme source de frustration.

Justement, cette spirale de la consommation, Flaubert l’avait perçue…
Flaubert était un visionnaire. Il a perçu que la naissance du capitalisme et la société de consommation allaient mener à une spirale infernale d’insatisfaction permanente. La consommation créé un manque car elle influe sur la peur du vide. On remplit notre vie avec des objets. Aux Etats-Unis, on élève des consommateurs nés. J’essaie d’en préserver au maximum ma fille mais ce n’est pas évident car la consommation est partout, même dans le cinéma. 

Travailler au sein d’une industrie majoritairement basée sur l’entertainement, n’est-ce pas trop frustrant ?
Pour Madame Bovary, ce n’était pas évident car le film n’est porteur d’aucune valeur américaine. C’est plutôt pessimiste, il n’y a pas d’espoir. On m’a demandé pourquoi je n’avais pas fait sortir Emma de sa dépression, pourquoi je ne terminais pas avec un happy end ! Réaliser ce film était une sorte de rébellion contre la culture de masse.

Votre mari s’est occupé de la photographie du film. Comment est-ce de travailler en couple ?
C’est un immense plaisir. Nous partageons une sensibilité artistique et une passion commune pour la peinture. Pour chacun de nos films, nous constituons un book avec les œuvres que nous aimons. Nous réalisons un travail visuel et esthétique en amont qui nous réunit. Travailler ensemble, c’est  presque comme avoir un autre enfant !

Quelles sont femmes qui vous inspirent ?
Elisabeth Badinter, son ouvrage  le Conflit, la Femme et la Mère sur l’amour maternel est fascinant. J’ai trouvé cela très courageux d’aborder un sujet aussi tabou. J’aime beaucoup la sensibilité de Jane Campion. Je suis une grande fan de Mercedes Sausa.

Affiche de Madame Bovary, en salles le 4 novembre 2015 © Warner Bros