Quand Clara et Julia Kuperberg nous parlent d'Orson Welles et de leur cinéma

Le 6 mai 2015, Orson Welles aurait eu 100 ans. A l'occasion de cet anniversaire, la chaîne TCM Cinéma lui rend hommage en diffusant toute son œuvre restaurée et le documentaire "This is Orson Welles", réalisé par Clara et Julia Kuperberg, deux (sacrées) femmes de cinéma que nous avons eu la chance de rencontrer.

© Frédéric Basset

This is Orson Welles, projeté au Festival de Cannes dans le cadre de Cannes Classics et diffusé le 21 mai à 19h45 sur TCM Cinéma, a été réalisé par deux dingues de cinéma.
Elles sont sœurs, mangent, dorment, travaillent et vivent "cinéma" ! Ne leur parlez pas de cinéma français (ou très peu), leur passion se porte sur le cinéma hollywoodien et plus particulièrement sur l'âge d'or du 7e Art. Clara et Julia Kuperberg, réalisatrices et productrices, créent en 2006 la société Wichita Films, spécialisée dans la production de films documentaires sur la culture et la société américaines.
Les deux frangines doivent leur amour des Etats-Unis, des actrices et acteurs de caractère, des grandes épopées de John Ford... à leur papa, Robert Kuperberg, producteur et scénariste et à leur maman, passionnée de littérature US. C'est donc une histoire de famille qui se trame derrière la réalisation de "This is Orson Welles". La sensibilité et la franchise de ce duo donnent une immersion totale dans l'intimité de Welles avec pudeur et finesse. Si aujourd'hui elles s'intéressent à ce réalisateur de génie, elles ont déjà une longue liste de documentaires de qualité derrière elles, à découvrir sans modération. Découverte d'un tandem fort sympathique : 

Julia et Clara © Frédéric Basset

Le Journal des Femmes : Pourquoi ce documentaire et pourquoi Orson Welles ?
Julia Kuperberg
: TCM Cinéma nous a contactées parce qu'elle faisait quelque chose pour les cent ans de la naissance d'Orson Welles. On s'est plongé dans ses films et l'on est tombé amoureuse de lui ! C'est un mythe cet homme, il nous a vraiment touchées.
Clara Kuperberg : Il existe plein de documentaires sur Welles, mais l'on n'en trouve aucun qui revienne sur l'homme et qui ne soit pas "gossip", parce que c'est un personnage qui a connu autant de succès et que d'échecs retentissants.

Quel est le premier film que vous avez vu d'Orson Welles et celui que vous préférez ?
En cœur
: Citizen Kane !
Julia : Ce film ne vieillit pas. Il garde toute sa modernité.
Clara : Othello et Vérités et Mensonges sont aussi d'une modernité hallucinante, dans la mise en scène, la lumière, dans l'histoire, dans la narration. Quand c'est intemporel, c'est l'œuvre d'un génie.

Où est le génie d'Orson Welles ?
Clara
 : Il a inventé un langage cinématographique qui n'existait pas.
Julia : Il adorait les contre-plongées, or quand la caméra était au sol, elle n'était pas assez en profondeur. Il a creusé un trou pour mettre la caméra. Ça c'est Orson Welles… ! Son génie c'est d'avoir tout chamboulé... et cela n'a pas plu.

Dans le documentaire vous parlez d'Orson Welles et de sa passion pour la magie, à votre en quoi le cinéma est magie ?
Julia
 : Parfois, on ne comprend pas comment c'est fait et pourtant, ça fonctionne, comme un tour de magie.

Comment réalise-t-on un portrait de cette envergure ?
Clara
 : C'est souvent des coups de chance. Bizarrement, j'ai envie de dire que c'est un petit milieu, tout le monde se connait et c'est comme ça que l'on fait des rencontres. On commence à avoir notre réputation à force de rencontrer des gens du milieu, comme le critique de cinéma Joseph McBride qui nous a mises en relation avec la fille d'Orson Welles. On connaissait déjà Martin Scorsese et de-là, Peter Bogdanovich a voulu participer au projet. C'est l'effet "boule de neige".
Julia : On voulait absolument interviewer des gens qui l'ont connu, sans être à l'affut du ragot.

Avez-vous une anecdote marquante du tournage ?
Julia : Henri Jaglom est notre grande découverte. Sa maison de Sunset Boulevard est insensée. Il y a tous les costumes de ses films accrochés aux murs, ses enfants dans la piscine… Cet homme est passionnant.
Clara : Ce qui m'a marquée, c'est l'émotion de ces personnes. Ils parlent tous de Welles avec les larmes aux yeux malgré tous ses mauvais côtés.

Pourquoi le format du documentaire ?
Julia 
: Un des plus beaux compliments qu'on puisse nous faire, c'est : "Ça m'a donné envie de revoir les films". On a été élevé par un cinéphile et on veut transmettre cela aux gens.
Clara : Quand on réalise un documentaire, c'est l'idée de la transmission qui prône. On veut transmettre notre passion. Notre but est de faire un film accessible, ce n'est pas un cours pour cinéphiles. 

Qu'est-ce qui vous passionne dans le documentaire ?
Clara
 : Ce qui est super excitant dans ce format, c'est qu'on a une idée, on sait ce qu'on veut, mais rien n'est gagné d'avance. Parfois, on pense que certaines informations sont vraies et elles s'avèrent complétement fausses après investigations.

Et d'où vient votre passion pour les Etats-Unis ?
Julia
 : De nos vacances. On allait dans les studios de la Metro-Goldwyn-Mayer et l'on tombait amoureuse des caméramans. A Los Angeles, chaque rue est un décor de cinéma, c'est juste génial !

A quel moment le cinéma est venu à vous ?
Clara
 : Hyper jeune ! Mes premiers souvenirs sont des souvenirs de films. Chez nous, il y avait un mur avec que des VHS et l'on ne faisait que ça.
Julia : Encore aujourd'hui, à choisir entre un restaurant, une sortie en boîte et un film chez moi, je prends le film.

Et votre prochain projet ?
Julia
 : Le prochain documentaire sera Les Femmes de Tête à Hollywood. On va présenter les femmes derrière la caméra dans les années 10, 20, 30. On sait qu'Hollywood a été créé par les Juifs, mais on ne sait pas qu'il a été créé par les femmes. Elles traitaient des sujets d'hommes, des westerns, des films de gangsters, érotiques !

Justement, en tant que femmes, avez-vous subi une certaine discrimination dans le milieu du cinéma ?
Julia
 : Non, pas parce que nous sommes des femmes. Au départ, à cause de notre jeune âge. Il y a des preuves à faire, évidemment. Aux Etats-Unis, on n'a jamais eu ce problème. C'est pour cela qu'on ne prend que des équipes américaines. En France, ce qui a été dur, c'est de faire tout toutes seules (productrice, monteuses, etc.) et ce n'était pas bien vu.

On le déplore souvent, il n'y a pas assez de femmes dans les festivals et dans le milieu du cinéma en général. Qu'en pensez-vous ?
Clara
 : Bien sûr, on le constate et on le déplore. Je ne vois pas les choses évoluer.
Julia : C'est un milieu super masculin.

Et la suggestion du quota de femmes. Qu'en pensez-vous ?
Clara
 : Je ne suis pas pour le quota. J'estime que les choses doivent se faire naturellement et au mérite.
Julia : C'est une question compliquée… En tout cas, je reste pessimiste. Même si l'on ouvre les quotas, je ne trouve pas qu'il y ait énormément de femmes réalisatrices. Il y a plus de femmes dans la production que dans la réalisation. Il y a du sexisme, c'est évident.
Clara : Dans le métier de la réalisation, en tant que femme, il faut s'imposer et c'est souvent épuisant.

Le fait d'être deux, ça aide ?
En cœur : Oui, bien sûr !
Julia : On a double voix ! (Rires). Il y a celle qui fait la gentille et l'autre la méchante. Et c'est moi la méchante !

Dans votre désir de création personnel, le fait d'être deux n'est-il pas un frein ?
Clara
 : Non, pas du tout, parce qu'on n'est pas si différente, on pense exactement la même chose, curieusement !
Julia : On a la même vision et quand on n'est pas d'accord, je gagne, généralement ! (Rires).

Avez-vous le projet de vous "séparer" dans le cadre d'une nouvelle réalisation ?
Julia 
: Non, tant qu'on est bien et qu'on s'amuse, on n'a aucune raison de le faire. On se remet quand même souvent en question.
Clara : On a même pensé à se séparer pour réaliser nos documentaires, mais on s'est dit que si on en arrivait là, ça ne serait plus drôle… Il faut que ça reste léger, c'est du cinéma…

On découvre que Welles a tout fait pour que sa fille, Chris Welles ne fasse pas de cinéma. Votre père a-t-il eu cette démarche à un moment donné ?
Ensemble
: Non, au contraire !
Clara : Au contraire, il nous mettait devant la télévision ! Il nous faisait des quiz sur les films. Il nous mettait même des films qu'on n'avait absolument pas le droit de voir.

Orson Welles avait une vision très sombre du cinéma, il parle de 2% de création et 98% de prostitution. Etes-vous aussi alarmistes ?
Clara : Non, je crois que ça toujours été comme cela. Il y a des moments où Orson Welles fait un peu enfant gâté quand il parle. C'est un monde merveilleux, mais il y a un prix à payer, ça fait partie du jeu.

Quels conseils pourriez-vous donner aux femmes qui veulent se lancer dans la réalisation ?
Julia
 : D'y aller ! De ne pas se dire qu'elles sont des femmes. Il ne faut pas sexualiser ses compétences. De dire que le film est tel qu'il est parce qu'on est des femmes, ce n'est pas un compliment pour moi. Autre conseil : arrêtez d'avoir peur. L'échec est formateur.

Un film qui vous a marquées dernièrement ?
Julia : Question très difficile ! (Rires). On est beaucoup plus marquées par les séries, comme The Good Wife, par exemple. Sinon, j'ai adoré La Couleur des Sentiments et Titanic, bien entendu ! Autant en Emporte le Vent est aussi dans mon top 10.
Clara : Les Noces Rebelles de Sam Mendes, pour les personnages, attachants.

LE film numéro 1 dans vos cœurs ?
En cœur
: La Prisonnière du désert de John Ford.
Clara : Il y a tout dans ce film. On en a pleuré de beauté !

This is Orson Welles, de Clara et Julia Kuperberg, le 21 mai, à 19h45 sur TCM Cinéma